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\Ilniver6itç of îToronto
The Estate of the late
Miss Mar^aret Mont^oniery
LE ROUET DES BRUMES
// a été tiré, de cet ouvrat^e,
dix exemplaires sur papier du Japon, tous numérotés
et parafés par l'Éditeur.
DU MÊME AUTEUR
BRUGES-LA-MORTE
Édition définitive avec dessins de Delavelle.
Un volume in-18. Prix 3 fr. 50
E. GREVIN — IMPRI3IEKIE PE LAGNY
GEORGES RODENBACH
Le Rouet
des Brumes
CONTES
NOUVELLE EDITION
<- A*
PARIS
ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
26, RUE RACINE, 26
Tous droits de traduction, d'adaptation et de reproduction réserves
pour tous les pays.
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DÉMÉNAGEMENT
DEMENAGEMENT
Je n'oublierai jamais les impressions de ce
dernier déménagement. Ceux qui changent sou-
vent d'habitation s'aguerrissent, n'éprouvent
pas cette douleur d'arrachement et d'adieu. Ils
n'ont pas le temps de s'attacher aux lieux. Moi,
je vivais là depuis dix années. Tout un morceau
de ma vie qui, semblait-il, allait disparaître et
s'y engloutir comme dans l'Eternité. Que de
souvenirs suspendus en guirlandes fanées sur
ces murs! Que d'illusions de jeunesse dédorées
au fur et à mesure, en même temps que les
dorures des salons, maintenant ternis! Et les
visages qui se mirèrent dans ces miroirs,
aujourd'hui morts ou absents, et que j'allais
4 LE ROUET DES BRUMES
voir émerger une dernière fois, comme si pour
moi, ils n'existaient plus que là !
C'était en pleine chaleur de juillet. Je me
trouvais un peu souffrant, au surplus, et pré-
disposé à m'émouvoir comme une sensitive. Ce
déménagement me fut comme une petite mort,
comme une répétition d'enterrement.
J'avais voulu en profiter pour mettre un peu
d'ordre dans mes papiers, manuscrits, lettres,
toujours accumulés depuis des années, au hasard
des tiroirs. Les lettres surtout, marée quoti-
dienne, venue flot à flot. 11 fallait en détruire
une partie, classer, trier et par conséquent
relire. Ah! les lettres qu'on relit! Tout le passé
qui se lève réapparaît incolore et comme en
pleurs. Le papier jauni a la couleur du vieux
linge. Et l'encre pâlie semble d'elle-même vou-
loir retourner au néant. Ah îles vieilles lettres!
Layette d'un enfant mort! Trousseau de mariage
retrouvé durant le veuvage et qui dort dans ses
plis!
Je relisais... Combien de choses pour les-
quelles on se passionna, s'exalta, s'irrita, déjà
si vaines et si lointaines, dans un tel recul
qu'elles sont comme si elles n'avaient pas été. Et
Dî^MÉNAGEMENT 5
les lettres d'amour, plus vaines encore. On
se croyait heureux d'aimer. Et ce ne sont
qu'alarmes, émois, reproches, douleurs; et ici,
si l'encre est pale, il semble que ce soit à cause
des larmes. Vraiment est-ce que cet amour fut
cela? Est-ce ainsi, toutes les amours? Et dans
la même boîte, de ridicules reliques : un ruban,
une bague, une roseséchée, fantôme de fleur...
Des lettres encore, sans cesse. Et toujours ce
besoin de les relire qui devient uue petite fièvre
pressée dont les joues se fardent... On semble
vouloir rebâtir son passé avec toutes ces
lettres... Château de papier!
Je trouvai dans un des tiroirs à mettre en
ordre, tous mes souvenirs de famille, toute mon
enfance. Des portraits surtout, les miens
d'abord, celui fait à sept ans, celui fait à quinze
ans, mes autres visages — visages de premier
communiant — c'est-à-dire aussi mes autres
âmes.
Puis d'autres portraits, ceux de ma mère, de
mon père. Ahl comme ils me replongèrent
dans la douleur de leur mort. Je les revis,
vivants, heureux, là-bas, dans la grande
demeure en province, et moi, enfant, auprès
6 LE ROUET DES BRUMES
d'eux. C'était fini, tout cela, abouti à un cime-
tière de banlieue, avec leur nom, 7nonnom, sur
la pierre d'un caveau. Et d'autres souvenirs
plus lointains : des papiers de famille, des gé-
néalogies, les états de service de l'aïeul qui fut
soldat, des brevets de décoration, des actes
notariés, des manuscrits de livres, autant d'exis-
tences du passé que je retrouvais, que je
reconstituais pièce par pièce, avec leurs joies,
leurs luttes, leurs honneurs, leurs deuils. Et je
songeai : mon fils, un jour, remuera, à son tour,
tout cela — si peu de chose subsistant de tant
d'agitations! — et quelque chose de plus qui
sera ma propre vie, un peu de papier ajouté au
tas. Ah ! comme tout va vite! Comme on n'est
rien ! Comme une vie tient peu de place ! J'en
eus conscience plus nettement quand je vis,
maintenant, une petite malle à peine remplie
par ce que j'avais retenu, dans ce vaste triage.
Et cela ne pesa pas davantage qu'un cadavre
d'enfant.
Durant ces préparatifs de départ, forcément
désœuvré, je pus remarquer à un balcon de la
maison d'en face une jeune fille qui pleurait.
DÉMÉNAGEMENT 7
Je l'y avais souvent aperçue auparavant, blonde
et douce, mais heureuse, semblait il. Je songeai :
« Personne n'est heureux. » Elle avait donc des
peines, puisqu'elle pleurait. Le soir, j'eus
l'explication... tandis que la nuit tombait, je la
vis, toujours en larmes, apparaître encore au
balcon, en même temps que deux ou trois per-
sonnes de la famille nombreuse qui habitait là.
Tous tenaient des couronnes funéraires, des
gerbes, des bouquets noués de crêpe qu'ils
venaient mettre à l'air pour les conserver. Quel-
qu'un des leurs était donc mort! Il y avait un
mort dans la maison d'en face. Nous allions
dormir vis-à-vis de ce mort. Cette pensée me
jeta dans une réelle angoisse. Et l'enterrement
qui allait suivre ! Pourvu qu'il ne coïncidât pas
avec mon déménagement... Quelle malchance
de quitter, sous cette impression-là, une rue
où nous vécûmes longtemps, où une grande
part de notre vie restait attachée! La nuit, je
je dormis mal... La veilleuse, dans la chambre,
m'avait l'air de veiller le mort d'en face.
L'ombre de sa flamme inquiète déplaçait au pla-
fond un fantôme.
Le matin, je vis la porte d'en face tendue
8 LE ROUET DES BRUMES
de draperies blanches. C'était donc pour au-
jourd'hui le convoi. Heureusement ! 11 ne
coïnciderait pas avec mon déménagement, fixé
pour le lendemain. Je recommençai à classer,
ranger, trier des papiers, des livres, des ma-
nuscrits, des journaux, de vieux articles, de
vieux vers, des choses ébauchées, abandon-
nées, condamnées, et des lettres encore, lettres
indifférentes à déchirer, ou lettres d'amis
chers à garder, pour se souvenir plus tard,
ou se consoler à l'heure des trahisons, des
relâchements inévitables. Combien de temps
cela dure-t-il, un ami cher? Ah! comme la
vie est triste! Comme tout est triste! Et la
mort, donc? Je la voyais, maintenant, en face,
plus apparente, à cause des rideaux déjà dé-
posés de mes fenêtres, et qui laissèrent mes
fenêtres nues.
Derrière la draperie de la porte, on avait
exposé le cercueil, dans le vestibule. Et l'heure
du convoi approchait. J'aperçus sur le trottoir
une nuée blanche de petites filles, en toi-
lettes de premières communiantes. Alors, j'eus
conscience de tout. Je me rappelai des détails
qui avaient tout à fait disparu de ma mémoire,
DÉMÉNAGEMENT 9
par exemple une petite toux que j'entendais
souvent, sèche et creuse, et dont même j'avais
pensé, en l'entendant : « C'est une mauvaise
toux ! » Je me souviens aussi d'un soir précé-
dent, où il y avait eu un nombreux dîner dans
cet appartement. J'y avais fait attention parce
que la plupart des convives étaient des petites
filles en robes blanches. Je m'étais dit : « C'est
un dîner de première communion. » Et j'avais
longtemps regardé. C'était suave, ces mousse-
lines au clair de lampes, de l'autre côté de la
rue! Aujourd'hui les petites filles en blanc
étaient revenues. Ohl la première commu-
niante du dîner! C'était donc elle, la mortel...
Le cortège s'ébranla, toute blancheur, dans
le soleil d'été. Le poêle était blanc sur la bière.
Et une moisson de gerbes blanches, des cou-
ronnes pâles comme le clair de lune; tandis
qu'autour, les petites vierges ondulaient
comme des cygnes. Derrière, un troupeau
noir, les crêpes obscurs, toute la sombre dou-
leur des parents, de ceux qui savent la vie.
Longtemps, mes yeux accompagnèrent le cor-
tège.
Or, quelques minutes après, la voiture verte
10 LE ROUET DES BRUMES
des Pompes funèbres arriva; et, en un clin
d'œil, pour ainsi dire, les employés eurent
enlevé de la façade la portière écussonnée,
relevée par des embrasses, défait et replié les
draperies ; repris les candélabres, les tréteaux,
tous les accessoires de cette mobile chapelle
ardente. Presque instantanément, il n'y eut
plus rien, plus aucune trace de mort et de
convoi. La maison ne se désignait plus, était
déjà pareille aux autres. Les employés avaient
opéré, prestes, insouciants, comme des démé-
nageurs. Oui! la mort, un déménagement...
Et le déménagement, une petite mort. Je le
sentis bien, le lendemain. J'avais mal dormi,
la nuit. A l'aube, je sommeillais d'un de ces
demi-sommeils, agités de rêves qu'on ne peut
démêler des réalités, frontière indécise des sen-
sations, clair-obscur de la conscience. J'enten-
dais des pas; je croyais les voitures de démé-
nagement déjà arrivées dans la rue, et les
employés aussi. Mais, en ressouvenir du con-
voi de la veille, il me semblait y voir encore,
également, le corbillard et les hommes des
Pompes funèbres... On allait se tromper...
Les déménageurs prenaient le cercueil; ceux
DÉMÉNAGEMENT 11
des Pompes funèbres entraient chez moi pour
transporter les meubles. Je me réveillai en
sursaut, dans une grande angoisse. J'ouvris
la fenêtre pour que Tair vivace du matin ba-
layât tout cela de ma face et de mon âme. En
effet, les voitures de déménagement étaient là,
arrivées déjà, dans la rue vide. Un instant
après, les déménageurs pénétrèrent. Et alors,
avec une rapidité implacable et automatique
d'hommes forts et sans pensée, ils saisirent les
meubles, les sièges, les tableaux, les literies,
les livres, les bibelots, tous mes souvenirs,
toute ma vie, qui descendit, dégringola au long
des escaliers...
Je me rappelai ceux des Pompes funèbres
qui, vis-à-vis, avec la même rapidité invrai-
semblable, avaient vite enfourné dans leur
voiture tout l'appareil de la mort. En ce mo-
ment on enfournait ma vie. Etait-ce cela, ma
vie? Elle tient donc si peu de place? Etaient-ce
là mes meubles? Ah! qu'ils paraissaient laids
avec des housses, des draps, de la poussière,
ainsi entassés et dans la lumière crue du jour!
Oui! c'était bien comme un enterrement, l'en-
terrement d'une part de ma vie, — et mes
12 LE ROUET DES BRUMES
meubles étaient massés à la porte tels que des
parents pauvres. Je songeai encore une fois à
l'enterrement de la veille. Un mort est tou-
jours laid. La petite fille à la toux creuse devait
être laide, elle aussi, dans son cercueil...
Bientôt tout fut achevé. Mon appartement
était vide. Je ne le reconnus guère. Plus rien
de moi n'y était. Tout de suite, il fut lui-
même. En bas, le vestibule de la maison, éga-
lement, fut débarrassé avec promptitude.
Il ne garda pas plus longtemps trace de ma
vie que l'autre n'avait gardé trace de la mort.
Et quand la voiture de déménagement
s'achemina, tourna le coin de la rue, eut dis-
paru, ce fut comme si un corbillard emportait
la période vécue là, cette période de dix années
(l'âge de la première communiante d'en face)
qui était morte aussi I
L'AMOUR ET LA MORT
L'AMOUR ET LA MORT
Une après-midi de dimanche, chez le vieux
Maître où on causait si bien, où on goûtait la
joie de se retremper, comme a dit Gautier,
dans les propos mâles, la conversation tomba
sur l'amour. Sujet banal. Le printemps y inci-
tait. Du jardin frêle il montait, entrait par les
fenêtres entr'ouvertes : odeurs des premiers
lilas, des jeunes pousses, de la terre arrosée
qui sent bon. Et puis on venait de parler d'un
dramatique fait-divers du matin, racontant une
fois de plus la mort de deux amants suicidés
ensemble.
Là-dessus, le romancier de Hornes, de sa
voix toujours un peu voilée, comme pour être
16 LE ROUET DES BRUMES
d'accord avec ses yeux gris, d'un gris de cendre
où couvent des flammes subtiles, déclara :
« Nul n'aima vraiment s'il n'a pas eu, un
moment, l'idée de mourir avec sa maîtresse. »
Le vieux Maître se récria : « Diable, c'est
bien romantique! » En réalité, il tenait de trop
près au dix-huitième siècle pour concevoir ces
paroxysmes tragiques de la passion. Lui-même
ne fut jamais qu'un curiolet en amour, comme
on disait alors, pour qui la femme n'a que
la valeur d'un précieux bibelot. Mais Valmy
était là et regimba, lui, pour d'autres rai-
sons.
— « Au contraire, c'est très scientifique, in-
terrompit-il. Il n'y a là qu'une loi de physique
générale, un phénomène naturel de dépression,
dépression qui est excessive quand on s'aime
trop et que des amants faibles ne peuvent plus
surmonter. Au tond, c'est V animal triste des
latins. »
Valmy était darwiniste. Il entremêlait ses
théories de durs mots de science, avec, d'ail-
leurs, une foi d'illuminé, l'œil en feu, des
gestes autoritaires, qui s'allongeaient droits
comme des poteaux, indiquaient des routes.
l'amour et la mort 17
Mais de Hornes ne s'en laissait pas imposer par
cette assurance positiviste. Il reprit :
— « Il faut convenir tout de même qu'il n'y
a pas, dans cette tristesse d'après l'amour, la
simple lassitude qui suit l'effort, mais plutôt
comme la mélancolie de toutes les fins de fête,
c'est-à-dire quelque chose de psychique... »
— Soit, dit Valmy; mais c'est alors à cause
de la conscience obscure du piège qu'est
l'Amour. On comprend l'égoïsme de la Nature,
ne songeant qu'à elle-même et à se reproduire.
L'homme se sent, enfin, dupe d'un mirage, qui
cesse avec le désir. Et il s'afflige.
Il y a plus, insista de Hornes. Cette tris-
tesse ne dépend pas uniquement de l'instinct.
Elle est souvent très consciente, toute céré-
brale... »
Alors, il s'en revint à son idée : « Si tant
d'amants ont le désir de mourir et meurent
chaque jour davantage, en plein amour, c'est
que l'amour et la mort sont liés par des
analogies, des corridors souterrains, et qu'ils
communiquent. L'un mène à l'autre. L'un
raffine et exaspère l'autre. Sans doute que la
mort est un grand excitant pour l'amour...
2
18 LE ROUET DES BRUMES
Comment expliquer autrement cette manie des
amants villageois qui, pour se prendre les
mains et les lèvres, s'adossent au mur du cime-
tière? Et cela va des âmes simples aux âmes
sublimes. Est-ce que Michelet ne menait pas la
fiancée de son amour tardif, la rose remon-
tante de son octobre, sur la colline du Père-
Lachaise, sachant qu'il lui parlerait mieux
d'amour parmi les tombes et d'éternité devant
la mort?
« Il y a bien d'autres indications dans ce
sens. L'assassin, tout de suite après son crime,
court aux filles de joie : il a besoin de la vo-
lupté parce quil a vu la mort... Et le goût
que nous avons pour les femmes en deuil,
n'est-ce pas un même signe? Non pour les
blondes qui, elles, dans les crêpes noirs, sont
plus belles et si vaporeusement tendres, mais
pour toutes celles qui ont la livrée du deuil et
en sont excitantes, tentantes, à cause de la
mort autour d'elles et en elles qu'on rêve de
mêler à de l'amour... »
Le vieux Maître écoutait, intéressé, redres-
sant sa belle tête pâle qui avait l'air d'avoir été
modelée dans du clair de lune... Maintenant
l'amour et la mort 19
elle semblait plus pâle, parmi le jour finissant.
Le salon se fonçait aux angles, moins par la
faute du soir que par les ténèbres affinées de
ces équivoques régions de l'âme, que la cau-
serie ouvrait.
Malgré les paroles graves, une petite fièvre
fardait les bouches. Tous se remémoraient.
De Hornes, avec sa voix de songe, avait fait
se lever des fantômes. Chacun ressuscita en
soi des amantes du passé, des heures enfuies,
des baisers lointains. Chacun sentit dans son
âme des feuilles mortes, de vieux tombeaux,
la lie des anciennes larmes. Cependant, par les
fenêtres entr'ouvertes, le printemps montait ;
les odeurs du jardin frêle insistaient...
Valmy, toujours fidèle à ses points de vue de
nature, répliqua : « Ce sont des subtilités de
décadence. Cela n'a rien à voir avec un instinct,
ou quelque chose d'inné, comme vous le croyez.
Les peuples primitifs ne connaissaient pas ces
raffinements et les auraient méprisés. Les sau-
vages les ignorent.
— Pourtant, observa de Hornes, le Cantique
des Cantiques associe déjà, lui aussi, l'amour
et la mort. « L'amour est fort comme la mort ;
i20 LE ROUET DES BRUMES
et la jalousie est dure comme le sépulcre. »
D'ailleurs, ajouta-t-il, j'ai fait un jour une ex-
périence décisive des analogies mystérieuses
qui les unissent... C'est une histoire étrange
de mon passé, à laquelle je ne songe qu'avec
une sorte d'effroi. A vingt-cinq ans, j'avais une
maîtresse, que j'aimais surtout pour sa pâleur,
son air de belle foudroyée, son pas lent qui
avait toujours l'air de marcher dans des ruines.
Elle vivait seule, séparée d'un mari brutal. Un
jour, sa tante — qui l'avait élevée, comme une
seconde mère — arriva, avec sa sœur, plus
jeune qu'elle... Pendant plusieurs jours, nous
fûmes sans nous voir. Enfin elle me prévint par
dépêche de venir à l'hôtel où les siens étaient
descendus. La tante allait mal. Elle ne l'avait
pas quittée, ne pouvait pas la quitter. Pourtant,
elle voulait me voir, faire provision de cou-
rage. J'y allai; à peine étions-nous ensemble
qu'un grand cri s'entend; elle se précipite. Un
moment après, c'est sa propre voix qui crie,
appelle, m'appelle, hurle. On ne s'y trompe
jamais, quand c'est la mort qui passe. Je com-
prends ; je m'élance à mon tour. Sur le lit, une
femme, déjà livide., les yeux chavirés, la
l'amour et la mort 21
bouche ouverte comme un trou d'ombre que le
départ de l'àme a laissé noir, et les bras re-
tombés au long du corps, comme des armes
vaincues. Vous reconstituez cette mort, à l'hô-
tel, seule, instantanément, sans secours ni
adieux. Durant les heures qui suivirent, ma
maîtresse m'apparut plus noble et grave : elle
était presque de la même pâleur, l'air d'une
statue qui assiste une morte... Sa plus jeune
sœur, anéantie, pleurait en silence dans un
fauteuil. Après les suprêmes devoirs, il fallut
sortir pour quelques soins et d'autres devoirs
funéraires : état-civil, deuil, parents à pré-
venir. Ma maîtresse voulut elle-même s'en
charger, avec une douceur, pour elle, dans ces
soins familiaux, pour lesquels elle ne voulut
s'en remettre à personne. Elle me pria seule-
ment de rester auprès de sa jeune sœur, qui
avait peur dans l'appartement mortuaire de
l'hôtel. Je passai un long crépuscule auprès
d'elle. Et voici l'étrangeté inconcevable de
cette histoire de mon passé. De mon mieux,
je cherchais à consoler l'orpheline. Les paroles
humaines sont si vaines... Elle-même le sentait,
ne parlait pas. Elle était assise près de moi,
22 LE ROUET DES BRUMES
dans la chambre voisine de celle où on n'osait
plus rentrer... J'avais voulu allumer une lampe.
Elle m'avait dit : « Non. C'est inutile. Ne me
quittez pas ! » Et elle m'avait pris les mains
comme pour me remercier de ma pitié, de mon
aide dans leur abandon, de ce qu'un être hu-
main fût là, solidaire de leur peine. De pleurer,
cela lui donnait l'air d'un enfant. Et j'essuyais
ses larmes silencieuses... Un moment, ses
mains serrèrent les miennes. Je ne pouvais,
certes, penser à mal. Elle se rapprocha de moi,
vint s'appuyer à mon épaule comme si sa tête
était trop lourde du poids surajouté de toutes
ses larmes en chemin. Sans le vouloir, quel-
ques-uns de nos cheveux se touchèrent, se
mêlèrent. Quelle folie pernicieuse nous brûla
soudain? Là, dans cet appartement mortuaire,
près du cadavre proche, son visage toucha mon
visage... Puis, comme involontairement, sa
bouche s'appliqua à ma bouche, ainsi qu'un
goulot de flacon. De l'amour? C'était impos-
sible, en un pareil moment, trop sacrilège, trop
monstrueux! D'ailleurs, dans le soir accru,
identifié avec l'ombre, j'étais quelque chose
d'imprécis, une forme anonyme, à peine hu-
l'amour et la mort 23
maine. Je compris que je ne comptais pour
rien. J'apparaissais l'oubli prompt et néces-
saire dans cette trop grande douleur.
« Elle avait voulu le baiser comme un nar-
cotique, de la morphine ou de Fopium, un
philtre immanquable... De cette façon, elle
oublia, elle ne sut plus, elle s'en alla à la dé-
rive, elle se quitta elle-même, dans la douceur
d'un anéantissement... Scène effroyable! Je
tremblais ; j'avais honte. N'était-ce point de
ma faute?
« Aussi, durant les jours qui suivirent, je
n'osai point la regarder. Mais elle, tranquille,
sans remords, avait repris celte figure énig-
matique que je lui avais connue auparavant,
en de rares rencontres avec sa sœur. Ce fut
toujours, dans la suite, la même indifférence
profonde vis-à-vis de moi, comme si rien
n'avait été. Et rien, en effet, n'avait été. En-
core une fois, l'Amour et la Mort s'étaient
trouvés de connivence, rejoints par leurs mys-
térieux corridors... La mort fut le voisinage
excitant... »
De Hornes s'était arrêté une minute. Les
autres se taisaient. On aurait dit que le petit
24 LE ROUET DES BRUMES
salon s'était agrandi, à cause du soir qui effa-
çait les détails...
De Hornes ajouta d'une voix rapide, comme
pour en finir avec ce souvenir, le long récit
par lequel il avait trop accaparé l'attention :
« — C'est ainsi toujours, partout : le mot de
mort et le mot d'amour aboutissent l'un à l'autre
comme s'ils étaient les deux versants d'une
montagne. Et c'est pourquoi je disais : « Nul
« n'aima vraiment, s'il n'a désiré mourir avec
(( sa maîtresse », parce que le point où les
versants se rencontrent est précisément le som-
met, le plateau, la minute culminante. Alors,
l'Amour et la Mort ne font plus qu'un... »
De Hornes se tut. Dans ses yeux gris, d'un
gris de cendres, les étincelles s'éteignirent. Il
y eut un silence.
Le vieux Maître parut méditer. Son esprit
clair, sa méthode d'observation, répugnaient
à cette acceptation du Mystère. Valmy hasarda,
d'une voix condescendante :
« — Oui, il y a les forces, les volontés
occultes de la Nature. »
Plus personne ne parla. Chacun songeait à
la vie, à sa vie. Du jardin frêle montèrent les
L AMOUR ET LA MORT 2io
parfums de l'éternel printemps. Mais le petit
salon était devenu triste maintenant, tout à fait
envahi par le soir... Et l'Ombre et le Silence
s'unirent; et il sembla que c'était l'Amour et
la Mort qui s'accordaient encore une fois.
L'AMI DES MIROIRS
L'AMI DES MIROIRS
La folie, parfois, n'est que le paroxysme d'une
sensation qui, d'abord, avait une apparence
purement artistique et subtile. J'eus un ami, in-
terné dans une maison de santé, où il mourut
d'une mort dramatique que je dirai tantôt, dont
le mal commença de façon anodine et par des
remarques qui ne semblaient que d'un poète.
A l'origine, il eut le goût des miroirs ; rien
de plus.
Il les aimait. Il se penchait sur leur mystère
fluide. Il les contemplait, comme des fenêtres
ouvertes sur l'Infini. Mais il les craignait aussi.
Un soir qu'il était rentré de voyage, après ses
longues absences coutumières, je le trouvai
30 LE ROUET DES BRUMES
chez lui, anxieux. « Je repars cette nuit même,
me dit-il.
— Mais vous comptiez, cette fois, passer
l'hiver ici?
— Oui; mais je repars tout de suite. Cet
appartement m'est trop hostile... Les lieux nous
quittent davantage que nous les quittons. Je me
sens un étranger dans ces chambres, parmi mes
propres meubles, qui ne me reconnaissent plus.
Je ne pourrai pas rester... Il y a un silence que
je dérange... Tout m'est hostile. Et tout à
l'heure, en passant devant la glace, j'ai pris
peur... C'était comme une eau qui allait s'ou-
vrir, se refermer sur moi ! »
Je ne m'étonnai pas, sachant mon ami d'hu-
meur sensitive, connaissant, au surplus, ces
impressions du retour, dans des pièces closes,
parmi la poussière, l'odeur de renfermé, le dé-
sarroi, la mélancolie des choses qui sont un peu
mortes durant l'absence... Tristesse des fins de
fête ! Soirs de rentrée, après l'oubli du voyage.
11 semble que tous nos vieux chagrins, restés
au logis, nous accueillent...
Je compris donc la sensation éprouvée au
retour par mon ami et que tous subissent plus
l'ami des miroirs 31
ou moins, à devoir reprendre leur vie trop quo-
tidienne... Puisqu'il était libre et riche, il était
naturel que le caprice de l'heure en décidât...
Pourtant il ne repartit pas. Quelques jours
après, je le rencontrai. Il était souffrant, me
dit-il.
— Pourtant vous avez excellente mine...
— Vous le dites pour me réconforter. Mais
je me vois dans les glaces, aux devantures...
Tenez I vous n'imaginez pas combien j'en suis
agacé, combien j'en souffre. Je sors. Je me
crois bien portant, guéri. Les miroirs me guet-
tent. 11 y en a partout, maintenant, chez les
modistes, les coiffeurs, les épiciers même et les
marchands de vin. Ah! ces maudits miroirs?
Ils vivent de reflets. Ils sont à l'affût des pas-
sants. On va, on ne prend pas garde. Et voilà
soudain qu'on s'y voit, le teint mauvais, maigri,
les lèvres et les yeux comme des fleurs ma-
lades. Ce sont eux qui nous prennent nos cou-
leurs vives, peut-être. C'est de les avoir colorés
que nous sommes pâles... La santé que nous
avions se perd en eux comme un beau maquil-
lage dans de l'eau...
J'avais écouté mon ami parler comme s'il se
32 LE ROUET DES BRUMES
plaisait une fois de plus à ces jeux subtils de
conversation où il excellait. C'était un causeur
unique... abondant quoique précieux. Il voyait
des analogies mystérieuses, des corridors mer-
veilleux entre les idées et les choses... Sa pa-
role déroulait dans l'air des phrases ornemen-
tales qui allaient souvent finir dans l'inconnu.
Mais, cette fois, il ne sembla pas céder à des
fantaisies, à un dilettantisme de désœuvré vi-
sionnaire. Il parut réellement inquiet, angoissé
des signes de la maladie que les miroirs des de-
vantures lui attestaient.
Je lui dis : « Tout le monde a mauvaise
mine dans ces glaces. On s'y voit déformé,
blême ou livide, les lèvres exsangues ou vio-
lettes... On s'y aperçoit cagneux ou obèse, trop
long ou trop large, comme dans les miroirs
concaves et convexes des foires. On y est tou-
jours laid. Mais elles mentent. Et nous n'y
sommes laids que de leur laideur, et pâles que
de leur maladie...
— Peut-être, répondit mon ami, devenu rê-
veur, l'air un peu réconforté; ce sont des glaces
de mauvaise qualité, des glaces pauvres; et
c'est pour cela, alors, qu'elles ne peuvent nous
l'ami des miroirs 33
montrer nous-mêmes qu'avec une santé appau-
vrie... »
Sans le vouloir ma conversation eut une in-
fluence décisive sur les idées et l'existence de
mon ami. Convaincu que les glaces des devan-
tures n'étaient point véridiques, il voulut avoir
chez lui des miroirs sincères, c'est-à-dire des
miroirs parfaits, d'un tain irréprochable, ca-
pable de lui exprimer son visage intégral, jus-
qu'à la plus minime nuance. Et comme le
témoignage d'un seul ne suffisait pas, ne prou-
vait rien, il en voulut plusieurs, d'autres en-
core, où sans cesse il se mira, se compara, se
confronta. Un goût grandissant des riches mi-
roirs lui vint, par haine de ces miroirs pauvres
des devantures, miroirs hypocrites, miroirs
malades qui l'avaient fait se croire malade lui-
même. Il en commença, sans s'en douter, une
collection... Glaces dans des cadres anciens,
Louis XV et Louis XVI, dont l'ovale d'or fané
cerclait le miroir comme une couronne de
feuilles d'octobre la margelle d'un puits...
Glaces dans une bordure en verre de Venise.
Miroirs entourés d'écaillé, de métaux ciselés,
3
34 LE ROUET DES BRUMES
de guirlandes en marqueterie. Glaces dans des
boiseries de trumeaux. Toutes sortes de glaces,
rares, anciennes, originales. Quelques-unes
étaient bien un peu verdies par le temps. On
s'y voyait comme dans des pièces d'eau. Mais
mon ami n'en souffrit plus, comme des glaces
de devantures. 11 était averti, maintenant. Il en
tenait compte et s'y regardait comme un autre
lui-même, projeté hors du temps, en voyage
dans le passé... Il se voyait dans un recul, tel
qu'il serait plus tard, tel qu'il devait apparaître
déjà à ses amis, plus vague et pâli par l'ab-
sence — car il se confinait chez lui...
Les glaces des devantures l'agacèrent trop
décidément, lui enlevèrent tout espoir de
santé... Maintenant dans ses propres miroirs,
neufs et conformes, il avait bonne mine, le
teint clair, les lèvres rouges.
— (( Je suis guéri, me dit-il, un jour que
j'étais allé le visiter. Regardez, comme je me
porte bien dans mes miroirs. Ce sont les mi-
roirs des rues qui me rendaient malade... Aussi
je ne sors plus...
— Plus jamais?
— Non ; on s'habitue.
l'ami des miroirs 35
Mon ami parlait avec calme, un détachement
nostalgique. Je croyais encore à un de ces ba-
dinages subtils et ironiques où son humeur
étrange se plaisait parfois. Sinon, il était évi-
dent que mon ami devenait fou. Pour me rendre
compte, j'essayai de le ramener à la réalité la
plus prosaïque.
— Et les femmes, dans cette claustration
totale, vous qui les aimiez, en suiviez parfois,
dans les rues?
Mon ami prit un air mystérieux, regarda une
à une toutes ses glaces, anciennes ou neuves.
— Chacune est comme une rue, dit-il. Toutes
ces glaces communiquent comme des rues...
C'est une grande ville claire. Et j'y suis encore
des femmes, des femmes qui s'y sont mirées,
vous comprenez, et qui y demeurent à jamais...
Des femmes du siècle passé, dans mes glaces
anciennes, des femmes poudrées et qui ont vu
Marie-Antoinette... Certes je suis encore des
femmes... Mais elles vont vite, ne veulent pas
se laisser aborder, me dépistent de miroir en
miroir, comme de rue en rue. Et je les perds.
Et je les accoste parfois. Et j'y ai des rendez-
vous... »
36 LE ROUET DES BRUMES
Bientôt mon ami donna les signes définitifs
d'un dérangement mental. Il perdit la cons-
cience de son identité. En passant devant les
glaces, il ne se reconnaissait plus et, cérémo-
nieux, se saluait. Il perdit aussi la conscience
du fonctionnement des miroirs. Certes, il les
aimait toujours, accrut même sa collection, en
suspendit partout, les uns vis-à-vis des autres,
de façon à ce que les murs de sa demeure, re-
culés au delà d'eux-mêmes, fissent des chambres
indéfinies et miroitantes. Voyage sans fin de soi,
au-devant de soi-même ! Mais mon ami ne com-
prenait plus les reflets. Non seulement il con-
sidéra comme un étranger sa propre personne
reflétée, mais il lui sembla qu'au lieu d'être une
image, elle offrait la réalité physique d'un être.
Et à cause de tant de miroirs, juxtaposés et en
face les uns des autres, il se trouva que la
seule silhouette du solitaire fut multipliée à
l'infini, ricocha partout, engendra sans cesse
un nouveau sosie, s'accrut aux proportions
d'une foule innombrable, d'autant plus inquié-
tante que tous semblaient jumeaux, copiés sur
le premier qui demeurait isolé et séparé d'eux
par on ne sait quel vide...
l'ami des miroirs 37
A ce moment, je rencontrai mon ami chez
lui pour la dernière fois. Il paraissait heureux,
et me dit en me montrant tous ses riches et
rares miroirs, ses glaces profondes, où il se ré-
percutait comme la voix dans une grotte à
mille échos : « Voyez! je ne suis plus seul. Je
vivais trop seul. Mais les amis, c'est si étran-
ger, si différent de nous ! Maintenant, je vis
avec une foule — où tout le monde est pareil à
moi. »
Peu après, il fallut l'enfermer, pour quelques
excentricités qui avaient causé des rassemble-
ments et un scandale à ses fenêtres. Il se mon-
tra docile, très doux, seulement navré de
n'avoir plus, au lieu de sa collection de miroirs,
que la glace unique de sa chambre de malade.
Mais il s'en fît une raison bientôt. Il l'aima,
elle seule, autant qu'il avait aimé toutes les
autres... Il la regardait, et s'y salua encore. Il
prétendit y voir des choses merveilleuses, y
suivre des femmes qui allaient l'aimer. Comme
la maladie empirait et qu'il se trouvait fiévreux
assez souvent, il disait : « J'ai trop chaud. »
Puis, une minute après : « J'ai trop froid. » Et
il claquait des dents. Un jour, il ajouta : « Il
38 LE ROUET DES BRUMES
doit faire bien bon dans la glace. Il faudra que
j'y entre un jour ». Ceux qui le veillaient
n'avaient point entendu. Ils étaient habitués à
ses mystérieux soliloques. Et puis on ne se mé-
fiait guère de ce malade si doux, si docile et
qui ne semblait fou que d'avoir de trop beaux
rêves...
Un matin, on le trouva, ensanglanté, le
crâne ouvert, râlant, devant la cheminée de sa
chambre... La nuit, il s'était élancé contre le
miroir, pour vraiment y entrer, y aborder les
femmes qu'il y suivait depuis longtemps, se
mêler à une foule où chacun lui ressemble,
enfin !
COUPLES DU SOIR
COUPLES DU SOIR
Par ces soirs abrégés de septembre, des
couples passent devant mes fenêtres, nom-
breux, incessants, hâtifs, au long du boulevard
solitaire. On dirait qu'ils viennent de s'évader.
Ils ont fui les rues voisines oi^i il y a du bruit,
des passants affairés, des tramways, des cafés,
pour entrer dans ce calme soudain d'une avenue
presque déserte. Imprévu rafraîchissement! De
vastes arbres, sur le clair-obscur des trottoirs,
dessinent des anses d'ombre. Les amants se
succèdent. Ils cherchaient des quartiers moins
fréquentés. Et tout à coup, c'est comme la cam-
pagne qui s'ouvre devant eux. Les talus des
fortifications ébauchent des profils de collines.
42 LE ROUET DES BRUMES
On entend un bruissement d'herbes et de
feuilles. Le vent vient de plus loin. Sont-ils en
voyage? Ah! ce besoin d'isolement de ceux qui
s'aiment. Ils vont s'appartenir, enfin! Il y a
des choses que les amants ne sentent et ne se
disent qu'en face de la nature et en face du
soir.
Les couples vont. Il en débouche sans cesse.
C'est un passage incessant. Les uns sont en
marche depuis un moment, sans doute. D'autres
s'abordent précisément devant ma demeure.
C'est une rencontre discrète, un furtif serre-
ment de main, avec quelque chose de mysté-
rieux, comme des conjurés échangeant un mot
de passe, avec quelque chose aussi de religieux,
comme d'officiants se donnant l'accolade. Aus-
sitôt ils repartent, dans le sens où marchait
l'un ou l'autre, sans perdre de temps, graves et
précis, comme s'ils étaient attendus on ne sait
où. Tous offrent les mêmes signes. Couples
identiques! Pauvre argile humaine que tout à
coup l'amour possède et qu'il sculpte en des
attitudes pareilles... On voit ainsi, sur les
routes qui avoisinent les côtes, tous les arbres
convulsés de la même manière, comme si le
COUPLES DU SOIR 43
vent de la mer les avait façonnés lui-même
selon un module unique. Ainsi des êtres qui
avoisinent l'amour... Tous ces couples du soir
se ressemblent, font les mêmes gestes pour
ainsi dire. Chaque fois, l'homme marche au
bras de la femme. Pourquoi? C'est l'indice du
commencement des liaisons. L'homme se fait
humble. Il a l'air d'abdiquer. Son bras est insi-
nuant et se glisse sous le bras de la femme,
approche du sein. Est-ce une tactique de con-
quête lente? Est-ce une reconnaissance instinc-
tive de la dépendance et du servage? Humilité
de l'amour de l'homme ! Au lieu d'offrir le bras,
il l'accepte. Acceptation d'infériorité, attitude
du lierre sur le mur. C'est lui qui s'appuie, se
laisse mener. Il n'est pas le maître. Elle, elle
est toujours la maîtresse^ comme le langage
lui-même le confirme inconsciemment. Mais
l'amour, au début, égalise, neutralise cette
lutte de générosité. Les amants — quoique
l'homme ait abdiqué, en prenant le bras de la
femme — cheminent du même pas. C'est même
le signalement le plus clair de tous ces couples
qui déambulent maintenant sous mes fenêtres,
parmi le soir tombant. Leurs pas s'accordent.
44 LE ROUET DES BRUMES
11 y a une harmonie idéale dans leur marche.
Oh ! miracle de l'amour, qui rend pareils ! Les
parfaits amants en arrivent à se ressembler,
même physiquement. Leurs pensées sont en
concordance. Souvent, tandis qu'ils demeurent
silencieux, ils pensent la même chose sans se
le dire. Et l'entente de l'esprit fait l'entente des
mouvements. Chaque amant est soi-même, et
l'autre, en même temps. — « Tu es ma vie! »
se disent-ils, réciproquement, c'est-à-dire ta
pensée est ma pensée, et aussi ta marche est
ma marche !
Unité du couple.
Aussi, tous les deux ressentent en même
temps et de la même manière. En ce moment
011 le jour tombe, les amants vont, non seule-
ment pareils plastiquement, mais mentalement.
Couples du soir, qui cheminez si graves I Ils
parlent peu. Leurs voix ne s'entendent pas,
toutes confidentielles. Les talus des fortifica-
tions se foncent, menacent. Des troupeaux de
bœufs et de moutons passent, se hâtant vers
on ne sait quel abattoir.
Des clairons nostalgiques, au loin, s'éplo-
rent. Sans doute que les amants aiment ces
COUPLES DU SOIR 45
mélancolies, puisqu'ils ont choisi de s'ache-
miner par ici. Ils pressent le pas. Le soleil
meurt. On dirait qu'ils ont peur d'être incor-
porés par l'ombre, oh ils ne se verront plus.
Couples du soir, à la même marche balancée,
à la même rêverie sévère! Tous semblent
presque tristes à présent. Est-ce à cause du
soir? Est-ce à cause d'eux-mêmes?
Moi, je les regarde, je les accompagne, je les
épie, je les envie, je les achève, je les recons-
titue, comme des énigmes, les mosaïques rap-
portées d'un même tombeau. Quelques-uns
portent un signalement clair d'eux-mêmes et
de leur liaison. D'autres fois, l'identité est plus
douteuse. Quel mystère passionnant ont ces
problèmes qui passent. Une seule page nous
est donnée du roman qui a commencé on ne
sait comment... Joie subtile de le recomposer,
d'en imaginer les débuts et la fin !
C'est simple, parfois. Voilà un couple du
peuple : la femme en corsage de coton rose,
très brune, alerte et ardente, sans doute l'aînée
d'une nombreuse famille, là-bas, en quelque
rude faubourg ouvrier. Son printemps la tour-
46 LE ROUET DES BRUMES
mente. Il est visible qu'elle n'y mettra pas
beaucoup de façons quand le soir sera total, et
s'étendra dans l'herbe, sur ce durlit de nature...
L'homme est quelque terrassier, revenant de sa
lourde besogne sale. Une tenace poussière jaune
tache sa figure, ses mains, le velours bleu de
son vêtement. Mais sous la poussière, quand
même, rient ses yeux verts, luisent ses dents
toutes blanches, brûle la flamme blonde de sa
moustache. On voit bien qu'il n'aura qu'à
plonger son visage dans l'eau pour l'en retirer
frais et franc, beau vraiment de jeunesse et de
sang populaire. Pourtant, eux, non plus, ne
sont pas gais.
Ils sont graves. C'est la première fois peut-
être qu'ils se sont donné rendez- vous et vont
seuls. Alors, c'est la première fois qu'ils se
mettent à penser. Ils songent à l'avenir : la vie
dure, les enfants, le maigre salaire. Ils ont
déjà peur. Moi-même, attristé, je continue leur
sort. Aujourd'hui, c'est le beau mensonge : les
baisers goulus, du vin blanc et des friandises,
tantôt, sous la tonnelle d'un marchand de vin,
là-bas...
La plupart des autres couples sont plus com-
COUPLES DU SOIR 47
pliqués. Ce sont des jeunes gens sans indivi-
dualité précise, des commis, des employés, des
artistes, accouplés avec des ouvrières, des mo-
dèles, des institutrices, et aussi, parfois, des
passantes qu'ils ont abordées, un jour, par
hasard, et desquelles ils ne savent rien. Les
femmes surtout offrent des types variés, com-
plexes. 11 y en a qui sont de petites amantes de
seize ans, dont on devine les seins à peine
mûrs, des seins comme des citrons, sous leur
collet de drap. D'autres de trente à quarante
ans, des veuves, des femmes divorcées qui
furent malheureuses ; ce sont les « recommen-
ceuses », les sentimentales inguérissables, qui
espèrent toujours et, après vingt liaisons, se
figurent qu'elles n'ont jamais encore trouvé le
juste amour.
Ah! tout ce qui se cherche, s'offre, se perd,
se trompe, passe à côté du bonheur! Est-ce
qu'on a jamais pu choisir ses amours? C'est la
destinée qui combine et contient tout, depuis
l'éternité. Voilà un nouveau couple qui passe.
Qu'est-ce qui l'a uni? Quel hasard rapprocha
ces deux amants? La jeune femme est si con-
fiante ! Elle marche obliquement, de façon à
48 LE ROUET DES BRUMES
précéder un peu son amant, à voir un peu son
visage dont elle s'imprègne, qu'elle reflète pour
ainsi dire. Est-ce ainsi que les amants en arri-
vent à se ressembler, comme la mer res-
semble au soleil, quand elle le mire et le boit?
L'amant, cette fois, marche d'un pas désac-
cordé, plus rapide. Il a pris aussi le bras de la
femme, mais pour contourner sa taille. Étreinte
d'un serpent qui s'insinue, sans franchise. Cet
homme fait mauvaise impression. 11 a quelque
chose d'ambigu. La figure est sournoise. Il ne
se montre que de profil, en causant. Il con-
tinue à marcher selon son propre pas. Sa com-
pagne ne s'en aperçoit guère. Elle est trop con-
fiante. Quel songe bref, sera le sien ! Elle croit
en lui. Elle n'a qu'un mot aux lèvres « Tou-
jours ! » Et lui, sans doute, médite déjà la rup-
ture. Il veut celle-ci, comme bien d'autres
femmes, mais pas pour longtemps. Il faut
rester libre, surtout! Ahl quel malheur est en
suspens I Pauvre amante qui ne voit rien, ne
craint rien, marche comme dans une fête, d'une
marche balancée en un mouvement de ber-
ceau, le berceau qu'elle est déjà, peut-être!
Mais alors — pour éviter la honte à l'humble
COUPLES DU SOIR 49
ménage sévère d'employés que sont ses parents
— c'est vers la mort qu'elle s'achemine avec
cet air extasié de somnambule, vers la Seine,
vers la Morgue...
Fatalité de l'amour ! Il y en a toujours un
des deux qui aime le plus.
Couples du soir, qui se leurrent eux-mêmes !
En en moment, leurs marches s'accordent.
Mais bientôt chacun va se remettre à cheminer
à sa manière. Pauvres amants, dont l'un recom-
mence vite à marcher selon le pas rapide de la
vie, tandis que l'autre veut continuer à mar-
cher selon le pas traînant de l'amour. Malheur
à qui s'obstine! Malheur à qui aime trop!
L'Amour et la Mort se communiquent, par des
corridors mystérieux, et on aboutit si vite de
l'un à l'autre. La nudidé de l'amour habitue
à la nudité de la mort. Cette pensée m'obsède
à présent, tandis que les couples s'enfoncent
dans l'ombre grandissante... L'amante extasiée
de tantôt, qu'accompagne l'amant sournois,
ne pourra certes se résigner à la chute d'un si
haut rêve. Une llamme étrange était dans ses
yeux. Elle est de celles qui tuent, plutôt que
de renoncer. Et je vois sa chevelure claire au
4
50 LE ROUET DES BRUMES
loin, qui luit encore sous le chapeau sombre,
plus allumée et comme rouge à cause du cou-
chant... Tache de sang, déjà née, et qu'elle
seule ne voit pas encore...
Un autre couple approche, tout jeune. La
femme pleure. Ah! qu'est-ce qu'ils ont donc,
tous ces couples du soir, pour être graves ou
tristes ainsi ! Ceux-ci sont des amants contra-
riés, à coup sûr. Ils se racontent de nouveaux
ennuis, l'opposition des parents, l'impossibilité
de s'appartenir. Ah I que le nom de la mort ne
tombe pas parmi leurs paroles ! La tentation
serait trop forte. Enivrement brusque de songer
qu'on pourrait s'unir et puis mourir. Passer de
A
la volupté à la mort, sans se désenlacer. Etre
certains ainsi de ne jamais s'aimer moins! Il
semble que ces amants-ci également ont du
sang sur eux. Le couchant rouge les écla-
bousse. Ils sont déjà marqués.
Au même moment, sur le boulevard soli-
taire,, reparaissent les longs troupeaux, qu'on
mène dans le soir vers un abattoir proche et
que j'ignore... Ainsi que les couples, les bœufs
ont une marche cadencée, les moutons sont
signés d'une croix tragique. C'est l'harmonie
COUPLES DU SOIR 51
mystérieuse du destin qui les , fait se croiser
ainsi, dans le même chemin, à la même heure,
avec tous ces amants, qui ne sont eux-mêmes
qu'un troupeau éparpillé, en route vers la dou-
leur et le sang.
Aussi, lorsque le soir est définitivement
tombé, parmi l'ombre oi^i tout se fond, oi^ les
talus s'effacent, couleur de la nuit, si, par
hasard, un dernier couple s'entrevoit encore,
devant mes fenêtres, il me semble apercevoir
l'Amour et la Mort enlacés, couple immortel,
qui se hâte au fond du crépuscule, tandis que
les clairons nostalgiques recommencent, comme
embouchés par la grande lune rouge qui se
lève.
PRESQUE UN CONTE DE FÉES
PRESQUE UN CONTE DE FÉES
La Muse erra par la ville tumultueuse, suivie
et entourée par la troupe blanche de ses
cygnes... Les pauvres oiseaux royaux s'em-
barrassaient de leurs ailes qui pendaient comme
des gouvernails de chaloupes dans la vase d'un
port d'où la marée a reflué. Et nulle eau pour
renflouer les cygnes! Pas de fleuve ventilant la
ville de sa large circulation d'air. Pas même
une frêle rivière ni un lac où les cygnes auraient
pu se donner l'illusion de voguer, recommencer
ce qui est leur vie naturelle et leur état normal.
Ils se traînaient sur les durs pavés... Leurs
ailes étaient poudreuses, leur duvet sali par la
poussière des grand'routes. La Muse les fouail-
56 LE ROUET DES BRUMES
lait, les poussait devant elle dans l'espoir de
trouver enfin pour eux une eau de salut avant
la fin de la journée. Et en guise d'aiguillon,
elle maniait un roseau devenu silencieux, qui,
naguère, fut sa flûte aux résonances divines.
Maintenant le chant y dormait comme dans un
étui... La Muse, elle aussi, souffrait, d'abord
de la souffrance des cygnes, puis de la sienne.
Elle allait, comme une mendiante. Elle était
pauvre. Des haillons la couvraient. Aussi per-
sonne ne soupçonna sa royauté, en exil dans
une époque vile. Les foules à son passage
rirent, plaisantèrent... Des quolibets tombè-
rent comme des pierres sur la neige de ses
cygnes impressionnables. On les supposait
échappés de quelque baraque de la foire, mé-
nagerie humble d'un ours inofîensif exhibé avec
des cygnes terriens.,. Elle-même donna l'im-
pression aux passants d'une bohémienne, dépe-
naillée et qui n'inspire pas confiance. Seuls,
quelques artistes, çà et là, remarquèrent sa
chevelure surhumaine, splendeur rousse, forêt
d'octobre où les dieux habitent...
Elle se sentit à bout d'espoir... Qui lui ferait
accueil, apaiserait sa faim etlui donnerait asile?
PRESQUE UN CONTE DE FÉES 57
Jadis, pour entendre son chant et celui de ses
cygnes, les rois la conviaient dans leurs palais,
donnaient l'or de leurs cassettes... Aujourd'hui
personne ne s'inquiétait d'elle... Il n'y avait
plus de rois... Et le peuple n'entendait rien aux
jeux subtils du rythme... La Muse se trouva
définitivement seule, abandonnée, lasse, inu-
tile... Etait-ce l'heure, enfin, où tout se con-
somme ?
Un marchand, dont l'attention venait d'être
attirée par son grand dénuement, soudain l'in-
terpella du seuil de sa boutique :
— Vous cherchez quelque chose?
— De quoi vivre — ou ne pas mourir...
— C'est le plus difficile, quand on n'est pas
raisonnable.
— Gomment? Que voulez-vous dire?
— Oui, reprit le marchand, d'un ton devenu
autoritaire et méprisant. Vous n'êtes même pas
intéressante. Vous compliquez inutilement votre
existence avec cette troupe de cygnes, qui est
un luxe suranné, voire une anomalie. Est-ce
que j'entretiens des cygnes, moi! Et les autres
habitants de la ville, le font-ils? A quoi vous
servent ces oiseaux? Ils chantent parfois, dites-
58 LE ROUET DES BRUMES
VOUS. Mais que vaut ce chant naturel, qui n'est
pas, comme la voix des chanteuses, discipliné
par les Conservatoires, et qu'on ne peut même
pas utiliser pour l'Opéra? Si vous étiez seule,
vous pourriez vous tirer d'embarras. Quand on
est femme ! Surtout que vous avez de beaux
cheveux... Croyez-moi, abandonnez vos cygnes.
Ou, plutôt, tirez-en profit... En tant que chan-
teurs, ils sont inutiles et ne valent rien. Mais
vendez-les. On les tuera. Leur duvet représente
une somme sérieuse. On en fabrique, vous le
savez, des oreillers qui sont moelleux et recher-
chés. Car ils donnent de beaux rêves. Qui sait?
C'est de reposer sa tête parmi la dépouille molle
des cygnes, qu'on a des songes, peut-être,
qu'on entend des voix, qu'on plane durant le
sommeil, au-dessus des réalités, qu'on s'envole,
en un mot! C'est pourquoi les oreillers des
riches sont en duvets. Donc, vendez vos cygnes.
Réalisez-les en gains immédiats, plutôt qu'en
un chant illusoire, qu'on n'entend jamais, qu'à
la minute où ils meurent... Soyez pratique,
enfin !
La Muse s'enfuit de la ville hostile, la ville
PRESQUE UN CONTE DE FÉES 59
sans âme et sans fleuve, où ses beaux cygnes
avaient pensé mourir. Elle dépassa les ban-
lieues, atteignit les premiers champs, oii sont
des maisons de campagne, des châteaux blancs.
Elle recommença à se sentir mieux d'accord
avec le décor. Ses cheveux rouges s'appareil-
laient aux feuilles des vignes vierges touchées
par octobre... Pourtant elle demeura en peine
de ses cygnes. Ils étaient de plus en plus
anxieux ; la poussière chargeait leurs ailes. Ils
étaient devenus une grisaille. Où trouveront-
ils de quoi redevenir eux-mêmes? Un canal, un
étang, une mare quelconque, pour recommencer
à appareiller l'un vers l'autre I Ils sont comme
des navires ensablés, échoués dans une anse
que la marée n'atteint plus. Et c'est la mort
prochaine, la dislocation des ailes et des duvets,
comme d'une coque blanche, si l'eau ne re-
vient pas... La Muse chemine, désespérée et
comme folle, dans le silence de la campagne.
Ses yeux interrogent l'horizon. Nulle rivière
n'est à espérer, ni même un de ces minces ca-
naux d'irrigation qui coupent, çà et là, les
prairies vertes, comme des chemins de miroirs.
Rien que des plaines monotones, des moissons
60 LE ROUET DES BRUMES
OÙ le vent, parfois, se cabre. Pourtant un châ-
teau blanc s'entrevoit, entre des rangs de peu-
pliers, au loin. Ses fines tourelles, vêtues d*ar-
doises, luisent, violettes, de la couleur des
pigeons qui boivent au bord des gouttières. Un
vaste parc s'étend, défendu par une grille
dorée, dont les barreaux, là-bas, étincellent au
couchant... On dirait une haie de soleil... La
Muse reprend espoir, se hâte, pousse devant
elle la troupe épuisée de ses cygnes, les oriente
du bout de son roseau muet devenu un aiguil-
lon... Enfin, elle arrive, appelle au secours,
demande asile... Les cygnes, à bout d'efforts,
ouvrent leurs ailes, heurtent de leur poitrail le
sable des allées comme s'ils espéraient le
creuser et aboutir à l'eau nécessaire, qu'ils
devinent, tout au fond... La troupe lamentable
s'avance, suit l'allée tournante. Soudain la Muse
et les cygnes, tous à la fois, poussent un cri où
il y a de l'espoir, de la détresse, de la sup-
plique, de la joie. Un vaste lac est apparu, de
l'autre côté du château, grande nappe d'eau,
glauque et moirée... C'est donc le salut... Les
cygnes fiévreux veulent s'élancer. La Muse
s'avance vers le perron, où elle va intercéder...
PRESQUE UN CONTE DE FÉES 61
La châtelaine, à ce moment, apparaît et, d'un
regard, elle a tout compris... Va-t-elle héberger
cette mendiante? Peut-être qu'elle pourra la
tolérer en quelque coin du château, et accueillir
ses cygnes, mais à condition qu'ils acceptent la
vie en commun dans le grand étang... La Muse
regarde, comprend, se désole... Ses pauvres
cygnes ! Va-t-elle leur infliger cette déchéance ?
Ils sont fiers. Ils ne veulent qu'une eau oi^i il
y ait le seul reflet de leur blancheur et le voyage
d'eux-mêmes au-devant d'eux...
— Ils seront très bien là, insiste la châte-
laine. . . Il y a déjà des canards, des poules d'eau,
des sarcelles...
— Oui! mais mes cygnes sont fiers. Ils
n'aiment que d'être entre eux...
— On n'a pas le droit d'être si difficile, quand
on sollicite, reprit la châtelaine avec un peu
d'impatience.
— Soit! mais je les connais, mes grands
oiseaux. Ils mourraient de cette promiscuité.,.
— La belle affaire, éclata la châtelaine, défi-
nitivement irritée. Mais qu'est-ce donc que
vous vous imaginez? Vous voudriez sans doute
un lac à part, pour vos cygnes, avec une mar-
62 LE ROUET DES BRUMES
gelle d'argent... Se croient-ils de race divine,
vos pauvres cygnes? Et supérieurs à tous les
autres oiseaux? Pourtant j'ai là des canards,
des sarcelles, des poules d'eau, aux colorés
plumages, cent volatiles, qui acceptent très
bien de vivre ensemble dans la même eau. Et
ils ont des ailes aussi, cependant! Et ils sont
agréables, eux, plus agréables que vos cygnes,
toujours dédaigneux... Et ils sont même utiles,
puisque à la fin on peut les manger. »
La châtelaine ajouta encore : « C'est donc
par pure générosité que je consentais à ne pas
les chasser, et par pitié pour vous, qui avez
faim et errez sans gîte. Pour prix de cette hos-
pitalité, vous m'auriez donné vos cygnes :
après tout, cela ne fait pas mal dans un
étang... »
La Muse, comprenant le marché sournois,
et, qu'à condition de les domestiquer ^ elle et
ses cygnes, on les accueillerait là, se remit en
route, navrée et fière quand même, marchant
encore une fois du côté de la ville.
Dans une rue déserte, la Muse, qu'escortaient
toujours ses cygnes exténués, fut abordée par
un bel adolescent qui la suivait déjà depuis un
PRESQUE UN CONTE DE FÉES 63
long moment, depuis la minute o\x elle avait
franchi la limite de la banlieue, rentrant dans
la ville... Il était pâle. Ses cheveux longs trem-
blaient. 11 la regarda de ses yeux grands et fié-
vreux. Il lui dit :
— Vous êtes belle. Je voudrais vous aimer.
— M'aimer? Moi qui suis si pauvre, et qui
ne pourrais que vous entraîner à jamais dans
ma pauvreté...
— Vous avez des cheveux de reine... Il y a
tout For des couronnes dans vos cheveux...
— Vous êtes un enfant, reprit la Muse. Que
ferions-nous, si nous nous aimions! Mourir en-
semble, n'est-ce pas? J'ai déjà assez de peine
avec mes cygnes...
— Je les aimerai aussi...
— Mais qui êtes-vous donc?
— Un poète !
La Muse, à bout de force et d'espoir, s'atten-
drit. Elle sentit que celui-ci, du moins, l'aimait
profondément. Ses yeux se posaient sur elle
comme des caresses...
— Viens avec moi, dit l'adolescent...
La Muse le suivit, jusque devant une haute
maison noire, où ils s'engouffrèrent ensemble
64 LE ROUET DES BRUMES
dans des escaliers raides, ascensionnèrent, par-
vinrent à un logement nu, sous les toits...
L'adolescent frémissait d'amour, d'angoisse,
d'attente délicieuse...
— Je t'aime, dit-il. Il y a si longtemps que
je t'attends ici... » Et il devint pressant... Il
écarta les haillons... Une gorge enchanteresse
lui apparut. Alors il connut le mystère de son
art. La Muse lui enseigna le rythme par le bat-
tement de ses seins — pareil au battement de
la mer et des astres, — lui enseigna aussi les
rimes par les boutons jumeaux de roses-thé,
les couronnant. Elle lui livra toute sa chair
secrète. Les linges un à un tombèrent... Oui!
cette fois, on Faimait, pour elle-même. Pur
émoi du poète pauvre qui ne veut que les
baisers de la Muse... Les cygnes, autour d'eux,
frémissaient, dans l'attente d'on ne sait quoi...
Alors le miracle s'accomplit. Tandis que la
Muse se montrait nue enfin, cédant au sincère
amour, les linges à ses pieds s'élargirent en
une nappe blanche, de plus en plus fluide... Ils
déferlèrent, devinrent de petits flots caressants
et dociles... Ce fut bientôt, parla chambre, une
eau fraîche et courante... Les cygnes se ren-
PRESQUE UN CONTE DE FÉES 65
flouèrent, se mirent à voguer avec des frissons
pathétiques qui remplirent le silence d'une
musique d'argent. Miracle de l'amour!... La
Muse étreignit l'adolescent qui s'extasia : « Je
savais bien que nous serions sauvés... Qu'il ne
me faudrait pas tuer mes divins oiseaux pour
livrer leur duvet au marchand tentateur, ni les
obliger à déchoir dans la promiscuité de l'étang
du château... Toujours il se trouve dans la
ville un pur poète qui se met à m'aimer d'un
amour assez pur et désintéressé pour que le
prodige se renouvelle, que le linge soit changé
en eau, et pour qu'ainsi mes cygnes ne meu-
rent pas, que leur race dure et que la Poésie
soit immortelle ! »
LA VILLE
i
LA VILLE
Ils étaient arrivés depuis quelques jours dans
la ville morte. Leur départ de Paris avait été
brusque comme une fuite. Ils s'étaient décidés
tout à coup, las des cachotteries, des men-
songes, rapides échanges, brefs baisers — toute
cette misère de l'adultère, dont un vrai amour
a honte, comme un roi qui, pour être sauf,
s'habille en mendiant. Leur passion était
noble et oserait s'avouer. Elle, elle quitterait
son mari; lui, quitterait sa femme, puisque la
malchance avait voulu qu'ils fussent mal
mariés l'un et l'autre. Ils rétabliraient leur des-
tinée. Et ce fut fait ainsi.
70 LE ROUET DES BRUMES
Maintenant, ils se possédaient, enfin !
Et c'était bien ce qu'il fallait, un pays nou-
veau pour leur vie nouvelle. Tout recommença.
Oui! Rien n'avait été. Ils s'apparurent déjeunes
mariés, couple assorti, qui se suffit et, comme
dans toute passion absorbante, veut autour de
lui de la solitude et un silence où il ne s'en-
tende plus que soi seul.
Ils avaient choisi une ville morte, mise à la
mode par des livres et des enthousiasmes de
voyageurs, tout là-bas, au Nord, dans des
brumes. Cela semblait si loin, et c'était si près.
Ils s'étaient trouvés rendus, après une journée
à peine de chemin de fer. Paris fut tout de
suite si lointain. Et si lointaine aussi leur vie
quittée? Ah! ce subit recul de l'absence et du
voyage! Comme tout était différent ici : les
passants, les maisons, la couleur de l'air, le
ciel au-dessus des toits, un ciel bas, très rap-
proché, aux nuages modelés, et qui avait l'air
d'un ciel de tableau. Décor unique, finesse de
l'atmosphère aux gris d'argent, patine des
siècles sur les vieux murs — toute une mer-
veille changeante pour des yeux de peintre.
Lui s'était dit qu'il travaillerait là, dans la
LA VILLE 71
retraite, à transposer ces paysages de ville,
incomparables. Matière vierge. Et quelle gloire
d'être le peintre de tout cela!...
Les amants s'étaient installés dans une
vieille hôtellerie, sur la Grand'Place, vis-à-vis
du Beffroi. Ils l'avaient choisie à cause de son
ancienneté, du pignon aux fins escaliers bor-
dant la façade en briques roses rejointoyées
par du plâtre aux frais galons blancs. Et puis
ils avaient lu que le grand Michelet, voya-
geant, y était descendu, il y a soixante ans.
Celui qui écrivait sur l'Amour et la Femme des
pages pleines d'éclairs et de caresses y serait
là, invisible, dans l'air des miroirs, comme une
présence souriante, un bon patron...
Douceur des premiers temps passés en-
semble! Ils s'étaient conquis. Ils prirent cons-
cience d'eux-mêmes. Ils prirent conscience de
la ville. Ce fut un grave enivrement...
Les journées s'écoulaient monotones. Mais
est-ce que le vrai bonheur n'est pas monotone ?
Ils allaient, au long des quais où songe une
eau inanimée. Ils se regardaient parfois, du
haut des ponts, dans cette eau des canaux. Eau
vide, où il n'y avait qu'eux deux... Leurs vi-
72 LE ROUET DES BRUMES
sages étaient rapprochés l'un de l'autre, et se
reflétaient, mais tout pâles, tout lointains, dans
un recul pareil à celui de l'absence ou du sou-
venir. Mirés, ils apparaissaient si tristes! On
aurait dit qu'ils s'affligeaient de n'être déjà
qu'un reflet, une image éphémère qui vacille
et va sombrer jusqu'au fond...
Une grande mélancolie planait. Et leur
amour en prit quelque chose de plus alangui et
de plus tendre. Ce fut comme l'amour qu'on
éprouve avant une séparation. Ce fut comme
un amour dans un pays où il y a la guerre,
dans une ville oij il y a des épidémies. Amour
fort, de se sentir proche de la mort. Ici la mort
régnait... On aurait dit de la ville qu'elle était
le Musée de la Mort. Lui croyait chaque jour
se mettre au travail. Mais à quoi bon faire
œuvre de vie, créer, dans ce silence où tout se
décompose? Il avait admiré avec une émotion
extasiée les tableaux des Primitifs conservés
là : triptyques d'Annonciation et de Crucifie-
ment, châsses aux médaillons fins comme des
miniatures, portraits des donateurs agenouillés
sur les volets — chefs-d'œuvre définitifs des
vieux peintres dont les doigts touchèrent à
LA VILLE 73
Dieu, comme des prêtres! Ils avaient peint —
comme on prie.
Qu'essayer après eux? L'inutilité de l'effort
apparaissait. Et aussi le leurre de la gloire, la
rapidité des jours, la cruauté de la vie qui a
moins pitié des êtres que des choses, et con-
servait là, intacts, tous ces visages peints, tandis
que les visages de chair étaient devenus on ne
sait quelle boue et quelle poussière indiscer-
nable I
Les amants usaient les journées en de lentes
promenades... 11 leur arrivait d'entrer dans
quelque église. Mais ici encore l'obsession
mortuaire recommençait... Le sol était couvert
de grandes dalles funéraires, tombeaux d'évê-
ques, de fabriciens, de paroissiens illustres,
dont les noms, titres, dates de naissance ou de
décès, s'étaient peu à peu effacés sous les pas
des siècles... Et ils avaient l'impression que
leur amour marchait parmi la mort.
Même durant les nuits, leurs nuits ponc-
tuées d'infmissables baisers, ils s'énervaient
parfois du carillon qui, du haut du Beffroi,
en face d'eux, recommençait tous les quarts
d'heure à sonner. Tintement lent et vague, qui
74 LE ROUET DES BRUMES
semblait venir de si loin, du fond de l'enfance
et du fond des âges... C'était comme la chute
d'un bouquet mort, un automne de sons
s'eiïeuillant sur la ville... Les amants écou-
taient, — inquiets d'on ne sait quoi. Leurs bai-
sers s'arrêtaient. Est-ce que la ville religieuse
en voulait à leur amour? Et de trop vivre, en
ces heures pâmées, provoquaient-ils la mort
dont c'est ici l'empire? Hésitantes, leurs lèvres
se reprenaient, après le carillon tu. Un long
moment, les baisers gardaient un goût de cendre
morte...
Le carillon aussi leur fut comme le voisinage
décourageant de la mort...
L'amante s'ennuyait. C'est elle qui avait eu
l'idée de venir là. Tous les amants ont ce désir
de la solitude pour se mieux posséder. Ils se
créent l'un à l'autre un nouvel Univers où ils
ne sont plus qu'à deux. Mais ceux-ci avaient
compté sans la mort qui, ici, tout à coup s'in-
terposa... Oui! leur amour marchait sur de la
mort. Tout mourait sans cesse dans la ville
morte. L'amante, en fine Parisienne qu'elle
était, initiée par le goût des parfums, avait le
LA VILLE 75
sens raffiné des odeurs, une éducation subtile
de l'odorat.
Ici tout sentait la mort... Au long des quais,
les murs séculaires suintaient... Odeur salée
de vieilles larmes ! Les antiques façades tachées
d'humidité faisaient songer à un tatouage vé-
néneux. Dans les églises, il flottait un relent de
moisi, d'encens aigri, de nappes fanées dans
une armoire de la sacristie dont la clef est per-
due depuis des siècles. Odeur de la mort,
éparse et unanime dans tous les quartiers de la
ville. C'était comme si on avait ouvert quelque
part des cercueils de momies — ou rouvert le
vieux tombeau des siècles morts...
L'amante souffrit de cette senteur obstinée
qui lui enlevait chaque jour un peu plus la
joie de vivre. Surtout que son amant aussi
semblait se déprendre peu à peu d'elle et de
tout. Leurs baisers s'espacèrent. Le carillon, la
nuit, ne les importuna plus. Ils dormaient sans
s'étreindre, avec leur amour entre eux, déjà
froid et immobile, comme l'eau des canaux
entre les quais de pierre... Elle lui disait, le
voyant ennuyé et sans but : « Pourquoi ne
travailles-tu pas ?
76 LE ROUET DES BRUMES
— « Demain. »
Il répondait toujours : « demain. » 11 faisait
des projets, choisissait un site favorable, com-
mençait une esquisse, puis cessait, ajournait
encore. Il se sentait mal entrain, lui qui crut si
bien travailler, ici, s'enthousiasma d'abord pour
ces arrangements d'eaux, d'arbres et de tours,
sous un ciel d'argent, unique. Rendre cette lu-
mière! Etre le peintre de cette ville morte
comme Turner le fut de Venise.
Voilà un idéal d'impressionnisme et bien mo-
derne ! Il pensait ainsi à l'origine. Par quel sor-
tilège, en séjournant davantage, se mit-il —
après avoir admiré, adoré, ces Primitifs de la
race — à en subir peu à peu l'influence? Les
tons s'obscurcirent sur sa palette, comme si
l'ombre de ces morts s'y allongeait. Les gestes
de son dessin se figèrent. Il commença à
peindre aussi des vierges, des peseurs d'or, des
donateurs. Il imita les vieux maîtres. Peu
après, il en arriva à ne plus faire que les co-
pier. Il semblait que tout autre idéal d'art que
le leur fût sacrilège ici. Dérision que de vouloir
être soi, au milieu d'eux I C'était la pauvreté
d'un cierge qui brûle au soleil... Le peintre fut
LA VILLE 77
vaincu. Les morts, ici encore, triomphaient. La
mort avait raison de la vie... La ville morte
fana Fart nouveau, comme elle avait fané
l'amour nouveau.
Les amants se sentirent de plus en plus dé-
pris d'eux-mêmes et de tout. L'homme apparut
si changé! 11 était morose, s'ennuyait... Il ne
se plaignait pas, mais des regrets s'éploraient
dans ses yeux. Sa vie ancienne le ressaisis-
sait. Quand sa compagne, parfois, parlait de
Paris, vite il l'interrompait, comme pour éloi-
gner une tentation qu'il ne pourrait pas conti-
nuer à dominer... Une grande froideur s'accrût
entre eux. Ils se semblèrent détachés l'un de
l'autre, et presque indifférents. Et dire qu'ils
avaient tant désiré, durant des mois d'amour
clandestin, s'appartenir ainsi, tout à fait, jour
et nuit... Pourtant rien n'était arrivé, aucune
désillusion l'un sur l'autre, par une existence
confondue et l'intimité totale. Aucun heurt non
plus, et nulle querelle.
Qu'est-ce donc qui se passa en eux ? L'amant
maintenant sortait sans cesse et toujours seul...
Il s'absentait des après-midi entières, rentrait
tard, se couchait sans parler. Un soir il an-
78 LE ROUET DES BRUMES
nonça qu'il avait reçu une lettre de Paris. Son
marchand de tableaux lui écrivait : une affaire
importante et qu'il faudrait traiter en personne,
— « Ne mens pasl Tu ne m'aimes plus. Et
tu veux partir », dit l'amante d'une voix rési-
gnée, qu'aucune irritation intérieure ne fonçait,
triste seulement, comme on l'est de l'irrémé-
diable.
L'amant n'essaya pas de nier :
— « Oui ! c'est la faute de la ville! »
La femme acquiesça, pâle et morne :
— (( Ce n'est pas de notre faute. La Mort ici
fut plus forte que l'Amour. »
Et ils demeurèrent dans un long silence, son-
geant à la ville morte, à leur passion morte, à
eux-mêmes qui se faisaient l'effet de s'être sui-
cidés ensemble au paroxysme de leur amour,
et de devoir maintenant, ressuscites comme
Lazare, recommencer à vivre, — chacun de
son côtél
SUGGESTION
SUGGESTION
Il y a tout un domaine mystérieux et né-
gligé, limbes des sensations, clair-obscur de la
conscience, région équivoque où trempent pour
ainsi dire les racines de l'être. Il s'y noue des
analogies étranges, des rapports volatils qui
lient nos pensées et nos actes à telles impres-
sions de la vue, de l'ouïe, de l'odorat. Pour
avoir rencontré une femme dont les yeux sont
gris, l'homme du nord, tout à coup nostal-
gique, s'en retourne au pays natal. De même
une orange qu'on épluche, parfois, suffit pour
susciter toute l'atmosphère d'un théâtre. Et
ceci encore : pour avoir respiré, sur un trot-
toir en réparation, l'été, l'odeur de l'asphalte
6
82 LE ROUET DES BRUMES
qui bout dans sa cuve, nous partons pour la
mer, avides de grands ports où le goudron
sent bon aux quilles brunes des vaisseaux. Et
ceci : les réverbères ophtalmiques, dans le
brouillard, font rêver d'altruismes, de dévoue-
ments humanitaires, d'un legs pour un hospice
ou une clinique des yeux...
C'est seulement par une suggestion de ce
genre que peut s'expliquer le cas du peintre X. ..
dont le crime stupéfia, il y a quelques années,
ses amis et l'opinion. Il déchargea les six coups
d'un revolver sur sa femme, lui si fier et si
doux, et que personne n'aurait jamais cru ca-
pable de ce crime lâche.
D'autant plus qu'il n'avait pas agi précipi-
tamment, au cours d'une querelle, par une de
ces brusques démences irréfléchies, qui déter-
minent moins un meurtre qu'un accident... Il
avait projeté, presque prémédité, l'attentat...
Lui-même en prison ne démêla pas l'obscure
manigance.
Il se repentit, pleura, se rappela, espéra. Car
la victime n'avait pas succombé tout de suite.
Depuis des jours, elle agonisait, mais sans
SUGGESTION 83
possibilité de salut, marquée à la gorge par
deux blessures de sang caillé, qui semblaient
déjà les scellés de la mort... Le prisonnier
était tenu au courant par un gardien complai-
sant, que renseignaient le quotidien bulletin de
santé... des gazettes. Pas un jour, il n'y eût de
l'espoir. A la fin de la semaine, la malheu-
reuse mourut. Alors subitement, le prisonnier
vit clair, s'expliqua son crime, remonta de l'effet
à la cause, élucida la minute décisive, qui,
soudain, lui avait inculqué son criminel projet...
Oui ! il la revivait, cette minute, toute fixée
dorénavant et précise à jamais... C'était dans
la banlieue, le soir, là où commencent les pre-
miers champs ; un train passa, noir, avec la
terrible lanterne rouge de la locomotive... Le
prisonnier, maintenant, se rappela les circons-
tances, tout le détail... Oui! c'était sa défense!
Il n'était pas coupable, peut-être... Aussi fît-il
choix d'un avocat, en désignant un, qu'il avait
connu un peu, autrefois; et, dès le lendemain,
il put converser avec lui dans le parloir de la
prison.
— Vous aimiez pourtant votre femme ? inter-
rogea le défenseur.
84 LE ROUET DES BRUMES
— Ohl oui! je l'aimais! Et je l'aime encore!
Le prisonnier pleura. Un instant après, il se
ressaisit, il dit comme s'il se parlait à lui-
même, d'un air de somnambule « : C'est étrange,
ce phénomène de la mort. Elle efface tout ce
qui est proche, immédiat ; et tout ce qui est
laid. Elle met tout, de suite, dans un tel recul,
et ne laisse subsister que ce qui fut beau et
tendre. Tout mort s'idéalise. Moi je ne vois
plus que nos bons jours, le temps où nous nous
aimions, où elle fut bonne, passionnée, affec-
tueuse. Nos commencements ! » Le peintre
éclata en sanglots, si sincères et pathétiques
que l'avocat lui-même fut ému. Il demanda
d'une voix timide :
— Elle vous a trompé? Vous avez trouvé des
preuves certaines...
— Ah! plût à Dieu qu'elle eût pris un amant,
reprit le peintre, tout à coup raffermi dans ses
idées et la voix nette. La femme est fragile.
C'est le péril d'une minute. Cela, certes, je lui
aurais pardonné. Car j'aurais moins souffert de
ce grand coup de couteau que des millions de
coups d'épingles dont elle m'a blessé à toutes
les secondes de notre vie en commun depuis
SUGGESTION 85
ces dix dernières années. Ah! certes nous nous
sommes aimés ardemment et prodigieusement
pendant les premiers mois. Puis, elle s'est
déprise de moi. Névrosée et détraquée d'ail-
leurs, elle a conçu un agacement de moi, du
moindre de mes gestes, de mes mouvements,
de mes intonations, du bruit que je faisais, du
silence que je gardais, de la façon dont je man-
geais, buvais, riais, marchais, tournais ma
moustache, bâillais ou me mouchais. Je ne
pensais plus qu'à cela. Je n'étais plus moi.
J'étais en proie à elle! J'en étais arrivé à devoir
exercer sur moi-même une surveillance de
tous les instants, contrôlant et disciplinant mes
mouvements les plus instinctifs, pour ne pas
provoquer ses remarques ou ses colères. Car
elle s'emportait tout de suite, et pour des riens.
Quoi que j'énonçasse, elle me contredisait, me
réfutait avec irritation, me prenait en pitié,
finissait en concluant à mon incurable sottise.
J'ai du talent pourtant. Je me suis fait un nom
dans la peinture. Elle n'hésitait pas à dire que
si j'étais quelque chose, c'était grâce à elle, à ses
conseils, à sa clairvoyance, parce qu'elle m'apprit
à vivre et me sauva d'être un obscur et un raté. . .
86 LE ROUET DES BRUMES
Le prisonnier s'arrêta une seconde, de l'air
las dont on s'assoit au milieu des ruines. 11
avait cheminé dans ses pires souvenirs...
L'avocat écoutait, cherchant ce qui pourrait
convenir à la défense.
— Vous comprenez maintenant, reprit le
peintre, que je lui aurais mieux concédé un
amant que cet acharnement après moi !
Hélas! elle me fut fidèle implacablement!
Fidèle à m'asservir, à me tourmenter, à me
traiter en enfant et en captif, à m'écraser de
son mépris, de ses colères déchaînées, de son
orgueil. Et cela, avec mes propres mots, mes
anciens gestes, mes idées simplement retour-
nées par elle afin de me contredire — toute
ma personnalité entrée jadis en elle, assimi-
lée, incorporée. Et c'était une fois de plus la
monstrueuse révolte de la créature contre
son créateur. Car cette femme, c'est moi qui
l'ai créée. Je l'avais trouvée, à l'origine, intel-
ligente, mais sans culture ni pensée propre.
Moi seul, j'ouvris son cerveau, ses yeux, tout
son être, à la vie supérieure, à l'art, aux hautes
émotions, à la nature, de même que j'avais
ouvert son sexe à l'amour! Seul j'apportai de
SUGGESTION 87
la lumière, dans les mystérieux corridors du
fond d'elle-même que sans moi elle eût ignorés
à jamais peut-être. Seul je lui donnai les clés
qui ouvrent les portes du mystère et de l'infini.
Après quoi, elle me frappa avec ces mêmes clés
magiques, qu'elle me devait!...
— Tout cela n'explique pas votre crime,
interrompit le défenseur. Ce sont les ressenti-
ments d'une âme justement fière, mais aussi
les petites misères de la vie conjugale, qui sont
inévitables et communes à tous.
L'avocat, qui était un peu lettré, ajouta d'un
air satisfait : « Balzac a même fait un livre là-
dessus ».
— V^ous avez raison, reprit le prisonnier.
C'est insuffisant pour excuser mon crime,
même pour l'expliquer.
Mais il y a autre chose, dont je ne me suis
pas rendu compte sur le moment même, mais
qui s'est tout à coup précisé, imposa son évi-
dence, ici, en prison, le jour où j'appris le décès
de ma malheureuse femme. Non! je ne voulais
pas la tuer. Jamais je n'avais songé à la possi-
bilité d'un crime contre elle.
J'étais résigné, tout à fait, n'attendant que
88 LE ROUET DES BRUMES
de ma mort la fin de ces minimes supplices
quotidiens...
Même le fatal jour, pas une fois l'idée du
meurtre ne traversa mon esprit, avant la minute
décisive que je vais vous dire, où cette idée
m'apparut, en un éclair, tout à coup despotique,
inéluctable, implacable, comme née avec moi,
consubstantielle à mon âme et déposée en elle de
toute éternité! Certes, ce jour-là, et plus que
jamais, j'avais souffert. Après de nouvelles vio-
lences, j'étais sorti, le cœur déchiré, les yeux
noyés d'insurmontables larmes. Ah! être seul!
loin de la ville, des hommes, de la réalité, de
la vie! Je courus par la banlieue, loin, très loin,
là où les premiers champs commencent... La
nuit venait... Je ne pensais plus à rien, désem-
paré, hagard, veule, comme un homme échappé
à un incendie, à un coup de grisou dans la
mine... Tout à coup un train passa.
Le peintre avait prononcé cette phrase d'un
ton étrange, sinistre. L'avocat sentit sur son
visage comme un grand souffle glacé, le souffle
d'une porte qui s'ouvre et qui va laisser passer
le mystère qu'on attend... Instinctivement, il
SUGGESTION 89
redoubla d'attention, tandis que son client
poursuivait :
— Un train, vous entendez bien. Dans le
soir déjà noir, un train, noir aussi. Il passa
avec un bruit de désastre, poussant un cri
déchirant. Moi, je ne remarquai qu'une seule
chose : la lanterne au-devant de la locomotive.
Elle était rouge, d'un rouge affreux comme
une blessure fraîche, une blessure ronde et
énorme... La nuit parut une blessée. C'était du
sang, celte grande tache rouge ! Oui ! la plaie
saignait, mais à peine; le sang se caillait; puis
soudain il sembla que le sang de cette lumière
débordait; la plaie rouge s'agrandit, se rappro-
cha, éclaboussa mes yeux, mes mains, tout
mon corps, toute la campagne. Plaie immense!
Est-ce que la nuit allait mourir? Or, à la même
seconde, je conçus l'idée du meurtre. Aussitôt,
je perçus que j'avais assez souffert, que ma
femme était trop acariâtre vraiment, et trop
cruelle ! En même temps je la revis — elle que
la campagne me faisait oublier — mais ayant,
sur elle aussi, une tache comme la lanterne de
la locomotive. La lumière rouge m'achemina
tout de suite au sang. Equation instantanée 1
90 LE ROUET DES BRUMES
Je vis déjà la blessure, pareille au disque gran-
dissant... l'instant d'auparavant, ce crime m'au-
rait semblé impossible; il m'apparut inévitable
et imminent, d'ailleurs,..
Vous savez le reste, conclut le prisonnier.
Je ne suis pas coupable. Il y eut là un effet des
plus insondables analogies, des plus occultes
puissances de l'inconscience... Je n'ai rien
prémédité, ni même voulu. La faute en est au
convoi, dont la lanterne m'a réellement sugges-
tionné. C'est à la lettre que j'ai vu rouge.
Car malgré tout, j'aimais ma femme, acheva
le peintre dans un nouveau sanglot. Et je l'aime
encore! Ah! cette pitié de mort qui efface toutes
les laideurs ! Je ne la revois plus qu'avec ses
robes du commencement, avec son âme du
commencement!
L'avocat, en se retournant, songea qu'un tel
système de défense serait bien compliqué
devant un jury de bourgeois positifs. Les rai-
sons mystérieuses des actes, la fatalité, l'hyp-
notisme, la suggestion, sont encore non admises
en justice, et d'une démonstration, au surplus,
impossible. Il plaiderait la folie de l'accusé, ce
SUGGESTION 91
qui devenait, d'ailleurs, de plus en plus sa con-
viction. Peut-on admettre que le rouge d'une
lanterne lui ait suggéré le rouge d'une blessure,
et qu'il ait tué par la faute d'un convoi? Un
accès de démence était plus vraisemblable, et
seule compréhensible pour la justice des
hommes. Le reste regardait les poètes — et
Dieu ! L'avocat sourit. Il venait, fier d'être un
peu lettré, de penser intérieurement, et répéta
tout haut, avec un geste de cour d'assises :
« Dieu aussi est un poète 1 »
CORTEGE
CORTEGE
C'avait été un amour immense que cet amour
de Dorothée. Quelle lumière brusque dans sa
vie grise, sa petite vie d'orpheline, toujours
seule avec son aïeule qui l'éleva, dans la maison-
nette à pignon, proche de la cathédrale! La
maisonnette aussi était grise d'avoir toujours
sur elle toute l'ombre de la tour. Un moment,
il y avait fait clair à cause de l'amour entré.
Mais l'amour était sorti, si vite ! Ce fut un de
ces misérables essais de bonheur, une de ces
tendresses de la dix-huitième année où une jeune
fille se livre toute, dans un élan, sans savoir.
Mais Dorothée n'était pas de celles qui oublient
et recommencent des expériences.
96 LE ROUET DES BRUMES
Inguérissable, elle sourit, pleura, se déses-
péra, espéra contre tout espoir...
Elle garda à son doigt la bague des jours
d'amour, comme si le fiancé n'était qu'absent
et pouvait revenir. Jamais elle n'avait songé
à l'ôter fût-ce une minute. Des années avaient
coulé. Mais le fiancé reviendrait peut-être.
L'anneau continuait à luire, à peine un peu
pâli. Elle y attachait un sens superstitieux.
Sa destinée était liée à la bague. Celle-ci lui
demeurait comme un talisman, un feu fidèle, la
petite lueur d'or d'un phare à la grève de sa
main nue, qui pouvait ramener l'absent... Il
lui semblait qu'en quittant sa bague elle aurait
quitté l'espoir. Et elle voulait espérer encore...
Un jour, il arriva que la foudre s'abattit sur
la tour delà cathédrale, la tour à jour, évidée,
attifant le ciel comme d'une dentelle. Rien de
l'architecture elle-même ne fut atteint. Le ton-
nerre avait été, d'un trait, s'engouffrer dans le
gros bourdon du clocher, celui des guerres, de
l'incendie et des dimanches. Il s'y précipita
comme la foudre apprivoisée dans un puits.
La cloche, instantanément, s'était brisée, mor-
celée, déchiquetée, émiettée. Aussitôt, ce fut un
CORTÈGE 97
grand effroi dans la ville. On y vit un signe de
la colère de Dieu. Déjà, des épidémies avaient
sévi. Et, cette fois, des habitants du voisinage
prétendirent avoir entendu, au moment où la
cloche s'était brisée, un vaste rire, un rire dis-
persé, comme si le démon s'en était enfui...
Même les gargouilles du portail avaient semblé
bouger. La cloche était maudite. Il ne fallait pas
songer à en utiliser le bronze pour la refonte
d'un nouveau bourdon. Et, en grande hâte, on
alla jeter dans le fleuve les débris de la cloche,
dont la rouille et le vert-de-gris parurent du
soufre et du feu, Tévident tatouage de l'Enfer.
Pourtant, le clocher ne pouvait pas rester
muet désormais. La cloche sonnait l'heure et
les événements multiples. La ville prenait par
elle conscience du temps, conscience d'elle-
même. La ville écoutait les pulsations de l'heure
dans les rouages de la tour comme celles de son
propre cœur... Quand la cloche ne sonna plus,
ce fut, tous les jours suivants, comme si le cœur
de la ville s'était arrêté. La ville s'apparut morte.
Une grande tristesse plana, et aussi un grand
effroi. Il importait de conjurer le ciel, qui s'était
manifesté par un tel éclat de colère. Car des
7
98 LE ROUET DES BRUMES
épidémies allaient recommencer peut-être. On
décida de refondre au plus vite un gros bourdon.
Mais où trouver les fonds? La dépense était
considérable. Alors, les chanoines de la cathé-
drale et les magistrats de la ville, en ayant
discuté, tombèrent d'accord sur une décision
qui, en assurant le bronze nécessaire de la
cloche, ferait en même temps de celle-ci quel-
que chose d'expiatoire. Un avis annonça aux
habitants que des chars parcourraient la ville et
qu'ils étaient invités à y déposer toutes sortes
d'objets en métal, qu'on fondrait ensuite pour
l'exécution d'une cloche nouvelle qui serait
ainsi l'œuvre de tous.
Au jour dit, les chars sortirent .Ils avaient été
bénits par l'évêque, pavoises aux couleurs de la
ville. Des chevaux caparaçonnés les menèrent,
escortés par des valets et des hérauts. Les
trompettes déchiraient l'air de leur cri d'or.
Les clochettes des paroisses tintaient. Il y eut
dans toute la cité un élan admirable. On croyait
faire acte de civisme et acte de foi. Les uns
pensaient apaiser Dieu irrité; les autres doter
la ville d'une cloche d'un tel métal, d'un tel
volume, qu'elle en illustrerait la tour, créerait
CORTÈGE 99
dans l'air un si vaste cri qu'il ferait mourir les
oiseaux de mauvais augure et reculer le ton-
nerre.
Sur les places publiques, dans les quartiers
riches, à travers les ruelles populaires, les chars
passèrent, assaillis de riches offrandes. Les
habitants attendaient aux fenêtres, sur les trot-
toirs, au seuil des demeures ; ils lançaient dans
les chars toutes sortes d'objets de métal; des
chandeliers, des bassins de cuivre, des plats
d'étain. L'or et l'argent aussi ruisselèrent : de
l'argenterie, des bijoux, des hochets, des coupes.
La générosité fut unanime. Les patriciennes,
du haut des balcons, des jardins en terrasse, dé-
faisaient leurs colliers, leurs pendants d'oreilles.
On vida des écrins séculaires. L'évêque, du
perron de son palais, lança sa crosse dans un
des chars. Même les plus humbles se dépouillè-
rent. Tout cela tombait, s'entassait, se bossuait,
se bosselait, cimetière de métaux, immense
ossuaire qui allait renaître sous une forme
auguste et capable de traverser des siècles.
Elan unanime et contagieux I La foule par-
fois devient une — non seulement pour le crime,
mais pour la foi, le zèle, la joie, l'œuvre. Et
100 LE ROUET DES BRUMES
ceux mêmes qui n'y songeaient guère entrent
dans le projet...
C'est ce qui arriva pour Dorothée.
Quand les chars, à la fin de leur itinéraire,
passèrent devant sa demeure, chargés de leur
immense butin qu'on continuait à grossir, elle
pensa tout à coup — et elle n'y pensait pas,
une minute auparavant — qu'elle devrait bien,
elle aussi, accorder quelque offrande. Mais quoi
donner? Sans savoir pourquoi, elle regarda sa
bague qui, toute proche, semblait s'offrir. La
bague consentait, était prête à la quitter. Vieux
souvenir, désormais inutile! Dernier anneau
d'une chaîne perdue ! Pourquoi garder le cruel
bijou qui lui remémorait son triste amour fini !
Les chars passèrent. Des objets y pleuvaient de
toutes parts, parmi des cris, des bruits, toute
une griserie de foule. Tentation brusque et vio-
lente... Dorothée frissonna, résista, se révolta
dans sa chair et dans son âme. Son attache-
ment superstitieux pour la bague réapparut.
Elle était toujours le signe de son espoir, un
talisman pour le retour encore possible. Donner
la bague, c'aurait été renoncer tout à fait,
acquiescer à l'oubli.
CORTÈGE 101
La tentation insista. C'était fini d'espérer.
Tant d'années avaient coulé. Le fiancé ne
reviendrait jamais plus. Aujourd'hui, c'est pour
Dieu et pour la ville que chacun se dépouillait.
Avait-elle le droit de s'abstenir? Encore une
fois la petite bague s'offrit, bijou inutile, sou-
venir douloureux. Alors, sans savoir comment,
dans un geste brusque, involontaire pour ainsi
dire, tout à coup l'anneau glissa du doigt, vola,
s'envola jusque dans le vaste char où, à la même
minute, il se confondit, sombra, comme la coupe
du roi de Thulé dans la mer...
Instantanément, Dorothée comprit que c'était
fini d'attendre. Le recommencement d'amour
qu'elle espérait encore, et qui pouvait être, ne
serait plus. C'est elle-même qui venait de se
supprimer la dernière chance. Le fiancé était
mort pour elle. Elle avait créé V irrémédiable .
Et, comme la bague allait entrer dans la
cloche, l'Amour de Dorothée entra dans le Sou-
venir.
En effet, en jetant sa bague, Dorothée
croyait s'en délivrer. La bague ne fit que
changer de forme. Son chagrin aussi. Dorothée
le vit bien quand, six mois après, le gros
102 LE ROUET DES BRUMES
bourdon de 14.000 livres se mit en branle.
Il avait fallu un long temps. On creusa une
vaste fosse dans le terre-plein attenant à la
cathédrale (ancien emplacement du cimetière) ;
on fît appel aux souffleurs afin de maintenir une
température élevée pour la fonte du métal, et il y
eut même un concours entre eux, où le gagnant
reçut une médaille et un chapeau orné de rubans.
C'est un fondeur renommé qui la coula. Aussi,
quels beaux concerts quand elle fut inaugurée,
avec une robe de dentelle, comme un enfant à
son baptême, et des parrains illustres. Tocsins,
sonneries, lentes volées, allègre carillon, la
cloche nouvelle résuma toutes les destinées qui
étaient en elle, tinta tout le jour. La maison-
nette à pignon de Dorothée en était toute
secouée. La Délaissée écouta, songea, se
revécut... La cloche représenta tout son
amour.
Elle fut gaie et pleine de soleil comme le
temps des premières rencontres. Elle fut vio-
lente comme le baiser, lointaine comme
l'absence, inexorable comme le souvenir. Toute
sa vie s'ébruitait, là-haut... La cloche savait
tout. Est-ce à cause de la bague qui, fondue,
CORTÈGE 103
avait été une petite larme d'or qui pleurait
maintenant dans la cloche et pleurerait de longs
siècles ?
Dorothée s'attendrit, entendit sa bague dans
la cloche...
Mais la bague avait consenti à mêler son peu
d'or à tout le bronze anonyme du bourdon.
Ainsi le chagrin d'amour de Dorothée, à cette
minute, ne lui apparut plus distinct ni person-
nel, mais confondu avec l'universelle tristesse
de la vie.
LE CHASSEUR DES VILLES
LE CHASSEUR DES VILLES
L'autre jour, je reconnus, de dos, marchant
devant moi, mon ami X... qui descendait
l'avenue. On le devinait joyeux, à sa marche
allègre, aux mouvements vifs de sa canne, avec
laquelle il dessinait dans l'air des arabesques,
conformes peut-être aux lignes de sa main et
contenant sa destinée... Au bout d'un moment,
je m'aperçus qu'il suivait une femme. Quoi,
lui? Un homme fin et sérieux, intelligent et
répandu, séduisant encore et qui aurait pu,
dans le monde et les salons, s'assurer des
bonnes fortunes.
Jamais on ne lui connut de liaison, ni même
108 LE ROUET DES BRUMES
de flirts. Il était marié, d'ailleurs, et on le
croyait fidèle, tout simplement. Donc il s'in-
quiétait des passantes. Je me disais bien que
son cas devait être plus compliqué. Cependant,
avec sa nature subtile, il était difficile de lui
supposer du vice bas, une sensualité sans
choix. Au bout de l'avenue, il s'arrêta, comme
s'il renonçait, et soudain obliqua de mon
côté... Nous nous rencontrâmes presque face à
face.
— Ah! je vous y prends, lui dis-je. Vous
suivez les femmes.
— Certainement; et je ne sors même que
pour cela...
Mon visage trahit sans doute un peu d'éton-
nement ou un air de méfiance devant la possi-
bilité d'une ironie. Il jugea bon d'insister,
comme si son explication était plausible et qu'il
fût nécessaire, dès lors, de la produire.
— Oui! reprit-il; tout le monde chasse en
cette saison. Moi je ne suis pas chasseur. Je
chasse ici. Les grandes capitales sont des forêts.
Les femmes sont un gibier multiforme et pul-
lulant... Chaque après-midi, je sors, je pars en
chasse. Je m'assure du bon état de mes gants,
LE CHASSEUR DES VILLES 109
de mon chapeau, de toute ma toilette, comme
un chasseur de son fusil et de ses chiens... Et
j'ai Fémoi, la délicieuse angoisse d'attendre, de
guetter, de suivre, d'atteindre — comme le
chasseur. Et la même variété que dans le
gibier. Il y a des femmes qui volètent dans la
rue avec des frissons de volatiles, qui passent
dans leur robe colorée de faisan, qui se mon-
trent et se perdent parmi la foule comme un
lièvre parmi l'herbe, qui fonceraient en fureurs
de sanglier à la première approche. Poursuivre
tous ces gibiers! Suivre toutes ces femmes! Et,
comme le bon chasseur, tout de suite charger
son fusil comme il le faut, changer de muni-
tions, adapter le projectile, modifier son tir.
Du petit plomb ou du gros plomb, il faut cri-
bler ou faire balle. Accoster par un mot admi-
rable ou vite jeter quelques mots courts et
prestes qui engourdiront comme une aile la
voix qui voudrait protester... Du coup d'œil,
par conséquent, un grand sang-froid. Recon-
naître instantanément la qualité d'une femme,
comme on reconnaît la nature du gibier au
bruit de son passage, encore invisible, dans le
silence...
110 LE ROUET DES BRUMES
— Et moi qui vous croyais un mari fidèle,
m'écriai-je, amusé et un peu stupéfait.
— Je le suis, répondit mon ami, et très maté-
riellement. Ceci est une autre affaire. Le vrai
chasseur ne mange jamais le gibier qu'il tue. Il
n'aime pas le gibier, ni perdreau, ni faisan, ni
lièvre, ni chevreuil. Moi je ne possède jamais
les femmes que je suis — ou que je chasse, si
vous voulez. La chasse est un plaisir cérébral,
une joie nerveuse qui se suffît. Tout le plaisir
est dans ce qui précède et ce qui suit. S'habiller,
s'équiper, partir, s'embusquer, dépister le gi-
bier, le forcer, le découvrir, avoir toutes les
petites curiosités, la tactique, le guet, l'émoi,
l'incertitude du succès, le passage à portée qui
ne durera qu'une seconde et d'oii tout dépend ;
puis, après, la vanité satisfaite, le compte des
pièces abattues, et le récit exagéré, à d'autres,
de ses exploits... Voilà les secrètes ivresses de
la chasse et toutes pareilles, qu'il s'agisse de
femme ou de gibier... L'instant du coup de
fusil est peu de chose...
— Vous êtes très spirituel, observai-je à mon
ami. Mais cela ne me paraît que de l'esprit et
une fantaisie ingénieuse.
LE CHASSEUR DES VILLES 111
— C'est une réalité. Je fais ce que je vous dis,
je mourrais d'ennui à circuler seul dans la rue,
si je n'avais pas trouvé ce sport. J'occupe ainsi
mes promenades. Je ciiasse, vous dis-je. J'en
aurais, moi, des histoires de chasse à racon-
ter!... Et les mésaventures, les hasards de la
poursuite, la volupté du petit danger quand on
force le gibier jusqu'au gîte! Gela m'est arrivé,
plus d'une fois. La poursuite d'une femme aussi
excite, enfièvre; on ne s'arrête plus... Et alors
je pénétrais, derrière celles que j'avais suivies,
dans des maisons o\i elles habitaient peut-être,
dans des hôtels où je ne savais si, étrangères,
elles étaient descendues ou si, complaisantes,
elles m'entraînaient. Il y faut une adresse
souple, un flair subtil. Tout de suite juger, et
agir. Suivre tantôt de près, tantôt de loin, un
moment bref ou lent. Sourire ou prendre un air
langoureux. S'offrir sentimental ou conqué-
rant. Poursuivre jusque dans les escaliers ou
attendre devant les fenêtres. Il y a des femmes
à aborder dans des rues écartées, d'autres dans
la cohue du boulevard. Il faut entraîner celle-ci
dans un passage et celle-là dans un fiacre. J'ai
procédé ainsi, avec des nuances savantes et
112 LE ROUET DES BRUMES
efficaces... Mille subterfugesl Et tout cela jus-
qu'à la limite seulement de la certitude, la
minute où la femme suivie acquiesçait. Une
docilité immédiate, un rendez-vous prochain
consenti, ou seulement un enjouement aimable
présageant quand même la réussite finale,
c'était assez, dans un cas comme dans l'autre,
pour me satisfaire. Aussitôt je quittais la partie.
C'est-à-dire que je me dérobais à l'entretien, à
la promesse de se revoir, ou à l'accomplisse-
ment, selon les cas, qui, en somme, n'étaient
que les trois étapes d'une réussite, dont la
garantie seule m'importait, et me suffisait dès
qu'elle m'était donnée. Je vous ai déjà dit que
le vrai chasseur ne mange pas le gibier qu'il
tue... Moi aussi, je ne tiens pas aux femmes
que j'ai atteintes...
Mon ami se tut. Il regardait au loin, de son
œil gris déjà braqué, comme si une nouvelle
proie surgissait. A cause de ce qu'il venait de
me dire, je remarquai pour la première fois
combien son œil clair était gris, d'un gris
d'acier, du gris qu'a le canon d'un fusil... En
même temps ses narines avaient frémi. On eût
dit le nez d'un chien de chasse flairant une
LE CHASSEUR DES VILLES 113
piste. Il me parut vraiment qu'il était ce qu'il
disait. Tout un appareil de chasse résumé en
lui. Au loin passaient des femmes, aux grâces
de volatiles, en effet, dans leur robe colorée de
faisan — tout un gibier offert 1
Pourtant le récit de mon ami m'avait troublé
et inquiété pour lui. Qu'est-ce que cette exci-
tation sans but, cette débauche cérébrale? Voi-
lant d'un sourire mon impression fâcheuse, je
la lui transmis un peu, cependant :
— Prenez garde, lui dis-je. C'est un plaisir
qui peut devenir dangereux. Il y a là une manie
étrange, une nuance de sadisme, peut-être.
— En tout cas, reprit-il, je ne suis pas le
seul. Les grandes capitales sont pleines de
chasseurs comme moi. Parfois quand j'ai suivi
une femme depuis un moment, je m'aperçois
que nous sommes trois ou quatre à marcher
derrière elle et autour d'elle. C'est comme dans
une battue. Le gibier passe entre plusieurs
fusils. D'ailleurs toutes les sortes de chasses,
et des goûts très divers. Il y a des spécialistes
aussi. Les uns n'aiment qu'un certain genre
de femmes, des brunes ou des blondes, la svelte
aux maigreurs d'arbuste, la grasse aux chairs
8
114 LE ROUET DES BRUMES
de bel animal. Il y en a qui ne suivent que des
rousses. D'autres, celles qui jeunes ont déjà
les cheveux blancs. Les femmes en deuil ont
leurs amateurs, dans les jardins publics où
leurs crêpes noirs s'accordent si bien avec les
feuilles mortes. Tel n'est à l'affût que des
veuves... Ce sont les chasseurs qui aiment à
achever le gibier déjà blessé. Car ici aussi, il y
a toutes les variétés de chasseurs. Celui qui
poursuit les jeunes vierges correspond au chas-
seur qui ne se plaît qu'à chasser les canards
sauvages. Celui qui s'obstine après la passante
sévère correspond au chasseur de sanglier...
— Et combien de pièces au tableau, deman-
dai-je à mon ami? S'il y a tant de chasseurs
dans la forêt des grandes villes, le faible gibier
féminin doit beaucoup succomber.
— Oui! on a fait une statistique. Parmi les
femmes accostées, et qui cèdent, la proportion
est de une sur quatre. Il y a dans ce chiffre
une part notable pour les provinciales et les
étrangères que la fièvre de Paris affole, et qui
tournoient, s'aveuglent, tombent facilement.
Du reste tout cela tient à peu de chose, à un
mot, à une minute, à la destinée, à l'adresse de
LE CHASSEUR DES VILLES 115
l'homme. Car c'est ici surtout que l'analogie
du chasseur est frappante. Il en est de la femme
comme du gibier : on la manque aussi facile-
ment qu'on la prend.
UN SOIR
i
UN SOIR
Le Poète avait flâné tout le jour, à travers
rénorme capitale en fièvre, désœuvré et seul.
Dans le crépuscule qui tombait, sous un ciel
de rayons jaunes et qui s'acidulent, il se sentait
plus seul. Il n'avait rencontré personne. Il
n'avait eu le courage d'aller chez personne. La
foule affairée, rentrant dans ses demeures,
proches ou lointaines, le froissait, l'ignorait.
Comme il s'apparut abandonné ! Et il allait,
se parlant à lui-même : « Oui ! le Poète est
seul. Qui de tous ceux-là pense aux choses qui
m'occupent? Qui regarde en ce moment le ciel
de Passion et de vinaigre que je regarde? Ah!
la Foule ! la Foule ! Elle est le nombre et je
120 LE ROUET DES BRUMES
suis l'Elite. Elle appartient aux faits ; moi à la
Loi. Elle se passionne pour le désordre des
événements ; moi pour l'ordre de l'Univers.
Ah ! comme je suis différent de la Foule, et
des autres, et de tous ! Je suis exceptionnel,
unique. Je suis seul. Je suis l'être dépareillé.
Je suis le grand célibataire — mais Dieu l'est
aussi !... ))
Le Poète continua sa marche, heurtée par
d'incessants passants. Le soir s'aggravait.
Après le ciel de Calvaire, l'éponge des rayons
jaunes, la suprême rougeur d'une nuée en sang
ouverte par la Lance, la nuit venait, avec toutes
les épines de l'ombre à son front. Le Poète,
plus morose, se demanda par quelle mystifica-
tion nouvelle il pourrait, ce soir-là, distraire
son intolérable ennui et se venger sur quel-
qu'un, enfin, de l'incompréhension universelle
qu'il sentait en ce moment peser plus que
jamais sur lui et l'isoler dans une île de ténèbres
parmi ces houles humaines en remous. Car il
était devenu un mystificateur, rusé, inventif, et
plein de passion pour son vice. Certes, c'avait
été, à l'origine, moins par haine de la foule et
douloureux caprice de son spleen. Ce fut sur-
UN SOIR 121
tout parce qu'on ne le comprenait jamais. 11 se
sentait en exil dans la vie. Il marchait vraiment
parmi des étrangers. Il ne parlait pas la même
langue que les autres. Sa conversation parais-
sait inintelligible et ridicule. Alors, il conçut
qu'il fallait se mettre en garde contre la Bêtise
qui pourrait rire de lui, ne le comprenant pas.
Car le rire est, dans ce cas, l'expression de l'in-
compréhension. Donc, il fallait prendre l'offen-
sive et, le premier, se moquer. Oui ! c'est ainsi
qu'il était devenu un mystificateur — par légi-
time défense!
Depuis, il y avait pris goût. C'était devenu
un entraînement, un jeu de son ennui, un sport
mental. Car il y a, chez le mystificateur,
quelque chose de la psychologie de l'inventeur.
Il a trouvé un tour nouveau. Réussira-t-il ?
Dans la pensée, comme sur le papier, tout
s'exécute à souhait. Théoriquement, c'est bien.
Mais dans la pratique? Réalisera-t-on son in-
vention (et la mystification en est une) ? Il faut
qu'elle réussisse.
Alors, l'accomplissement seul importe, pour
rien, uniquement pour la preuve...
C'est pourquoi le Poète, après tant de mys-
122 LE ROUET DES BRUMES
tifications laborieuses vis-à-vis des imbéciles
puissants, et qui ne furent que pour se venger,
se défendre, en arriva à des mystifications dé-
sintéressées, plutôt des expériences, pour les-
quelles les inoffensifs et même les simples lui
servaient d'instruments...
Ainsi, ce soir-là, sous ce ciel de Golgotha où
des étoiles maintenant enfonçaient leurs clous
de cruauté, il eut tout à coup une idée nouvelle
qui inonda de joie son visage morne, tandis
qu'il passait devant une humble vitrine. C'était
la boutique d'un marchand de charbon, noire
comme un four éteint d'usine... Mais, dans le
fond, une petite pièce exiguë apparaissait toute
claire, claire de la lampe, de la nappe mise,
des verres et de la vaisselle d'un repas, claire
aussi de l'invisible rayonnement des demeures
où il fait heureux. Un enfant blond mangeait
entre un homme et une femme.
Le Poète entra. Le marchand aussitôt s'en
vint vers lui, obséquieux, plus joyeux à cause
du client advenu, attendant la commande. Le
Poète examinait. Des analogies lui venaient...
Il regardait dans les gros blocs de houille les
mystérieux ramages, pareils à ceux du givre
UN SOIR 123
sur les vitres... C'était comme de la gelée en
grand deuil... Tout à coup, il demanda :
— C'est à vous tout ce charbon ?
L'homme fît signe que oui, ne comprenant
pas.
— Et toutes ces bûches alignées ?
L'homme acquiesçait encore, croyant l'ache-
teur indécis.
— Et cela, c'est du coke, c'est de la braise ?
Ils vous appartiennent aussi?
Le Poète considérait avec soin toutes les mar-
chandises entassées, supputant les chances de
son invention nouvelle, encore cachée, tâchant
de présager le résultat dont l'accomplissement
allait commencer à la minute où il le voudrait ;
puis, soudain, il se décida, dévisagea le char-
bonnier et dit :
— Comment, c'est à vous tout cela? Et vous
ne vous asphyxiez pas ?
Le Poète était sorti. Sur le trottoir d'en face,
protégé par l'obscurité, il épia un long moment.
Il put suivre la scène muette à travers les
vitres. Le marchand n'avait plus bougé, comme
cloué sur place, fasciné par l'encombrement
noir de la boutique, regardant déjà le charbon,
124 LE ROUET DES BRUMES
le coke, l'anthracite comme des instruments de
mort, avec une expression de terreur sur le
visage. Il repoussa hors de sa vue les bûches
proches, comme si c'étaient des bois de justice.
Au fond, la pièce exiguë était toujours claire.
La femme attendait, l'enfant blond continuait
d'appeler avec sa bouche, avec ses yeux aussi,
appelants comme d'autres bouches. Le mar-
chand ne regarda plus de ce côté. Il semblait
regarder en lui-même, où des mots irrémé-
diables venaient d'entrer, écrivaient déjà sa des-
tinée. II se remit à considérer les marchandises
ténébreuses qu'il vendait et que le singulier
visiteur avait énumérées lentement, avant d'in-
diquer l'usage meilleur qu'on en pourrait faire. . .
Le Poète exultait. Cette fois encore, il venait
de trouver décidément un bien bon tour. Son
invention avait réussi. Il continua à observer
du dehors... Le marchand, visiblement, se trou-
vait déjà influencé par lui. Il demeurait immo-
bile, dans la boutique. On eût dit qu'il ne pou-
vait plus rejoindre les siens, se reprendre à la
joie, à la simplicité de la vie, à sa famille heu-
reuse autour de la lampe et du repas du soir...
Le Poète ricana : — « Le Poète ennemi des
UN SOIR 1^5
familles ! » — Et il s'éloigna, parlant tout haut
en un étrange soliloque : « Oui ! je lui ai com-
muniqué le Goût du Néant... » Et il médita
sur ce que l'idée de la mort a d'enivrant. C'est
l'attirance du gouffre, la douceur homicide du
mancenillier. Dès qu'elle a surgi, on n'y échappe
plus. Même au sommet du bonheur. Ainsi les
amants : que, dans le paroxysme des baisers,
l'idée de la mort, une seconde, s'interpose entre
eux, leur amour aussitôt n'aura désir que de
mourir. Le lit est déjà un tombeau ; et il n'y a
plus d'hésitation que sur le mode de suicide...
De même le marchand regardait déjà le char-
bon comme la mort, tournant toujours le dos
aux siens, c'est-à-dire tournant le dos à la vie,
comme si instantanément le pessimisme du pas-
sant inconnu lui en avait fait comprendre l'ina-
nité et l'amertume.
Et le Poète s'éloigna, ravi de sa mystification
nouvelle, de cette plaisanterie apparente dont il
s'amusa, dans le soir tombé, à dégager l'idée et
le symbole, très profonds.
Quelques mois après, le Poète flânait par
hasard du même côté, à l'heure douloureuse
126 LE ROUET DES BRUMES
du crépuscule, qui était son heure favorite. 11
reconnut la petite boutique où il était entré un
soir, mais toute changée, semblait-il. Les volets
de la devanture étaient clos. Elle avait l'air
inoccupée. Une ancienne affiche, collée sur la
porte, avait jauni, s'était déchiquetée, offrait
maintenant la ressemblance d'un visage dé-
coupé et qui grimace. Le marchand de charbon
n'habitait donc plus là ? Le Poète se remémora
sa conversation, le conseil ironique qu'il avait
donné. Est-ce que, vraiment, il lui avait com-
muniqué, jusqu'au bout, le Goût du Néant? Il
fallait savoir. Le Poète sonna. Personne ne vint
ouvrir. Alors, il s'adressa aux voisins, inter-
rogea adroitement. Les uns ne savaient rien.
D'autres se taisaient. A la fin, une vieille
femme, qui fut liée avec le marchand et sa
famille, raconta tout. Les pauvres gens! Ils
furent bien malheureux. Un beau jour, sans
qu'on sût pourquoi, le marchand se mit à négli-
ger ses affaires. Toujours des humeurs noires !
Gela lui avait pris tout d'un coup. Il sortait sans
cesse, passait des heures chez le marchand de
vin, buvait, buvait. Il rentrait ivre. Et, alors,
c'étaient des querelles. 11 frappait sa femme.
UN SOIR 127
Nul client n'osait plus entrer chez eux. Et ce
furent des dettes, la saisie, la grande misère.
Dans ses moments lucides, le marchand disait :
« Oui! on m'a jeté un sort. Je croyais qu'il
n'y en avait plus que chez nous, à la campagne,
des jeteurs de sorts, et pour les bêtes seule-
ment. Il y en a maintenant dans les villes. Je
le reconnaîtrais bien, le mien, mais il ne re-
viendra plus. »
— Et la fin? interrogea le Poète haletant,
avec l'angoisse de l'inventeur qui ne sait pas
encore si l'expérience a réussi complètement.
La femme répondit :
— Il s'est asphyxié avec son dernier boisseau
de charbon...
Le Poète fut satisfait de la logique du destin,
n'éprouva nul remords, puisqu'il n'avait fait
que rejeter, au hasard, sur quelqu'un — qui
représente la Foule — une des innombrables
malédictions dont celle-ci l'a chargé.
Il reprit sa marche, parmi ce nouveau soir
de rayons jaunes et de Crucifiement, un soir
tout pareil à celui o\i il avait déjà passé ici. Et
ce soir lui rappela Jésus à qui la foule préfère
toujours Barrabas.
L'INCONNU
L'INCONNU
Ce fut une grande et extraordinaire nouvelle
qui éclata un dimanche dans ce village du
Nord : « Ursule, la folle, est enceinte ! »
On se la raconta de porte en porte. La plu-
part n'y croyaient point. Gomment ? l'idiote
du 'village? La pauvre grotesque, au visage
hébété, au corps difforme, moins femme qu'a-
nimal et se dodelinant comme un ours, éter-
nelle vagabonde des rues et des champs? C'était
impossible. Nul homme n'aurait voulu. Pour-
tant, on affirmait le fait. La bonne histoire!
Ce furent des rires sans fin, des plaisanteries
obscènes. Les voisins allaient s'interroger les
132 LE ROUET DES BRUMES
uns chez les autres. Les passants s'interpel-
laient en de joyeux cris :
— Est-ce par l'opération du Saint-Esprit?
— Non ! c'est le diable assurément.
En effet, instantanément, le village tout en-
tier avait pensé, dans la même minute, la
même chose : « Qui est-ce? » — Les uns par
simple curiosité ou méchanceté. C'était un ali-
ment tout trouvé pour le désœuvrement et la
malignité publique. Un mystère à éclaircir, et
un mystère qui fleurait le scandale! Une his-
toire ténébreuse, à coup sûr, et où chacun
pourrait nourrir l'espoir de compromettre son
ennemi, de répandre contre lui le soupçon et la
dénonciation anonyme ! Joie de faire du mal ou
de se venger ! Cruel plaisir de remuer des
linges sales! Mille cancans allaient enfiévrer
les monotones veillées.
— Qui est-ce? — Tout le monde se posa la
même question, quelques-uns non par goût du
scandale, mais par réelle indignation contre un
événement si honteux. Il fallait trouver le cou-
pable et le punir par la réprobation unanime,
car c'était bien un coupable, et un infâme,
puisque la pauvre folle, après tout, avait la
l'inconnu 133
simplesse désarmée des enfants et la sorte d'in-
violabilité des choses de la nature...
A la sortie de la grand'messe, des groupes
se formèrent, conversèrent longtemps sur la
Place, parmi des chuchotements, des rires, des
grivoiseries, des airs effarouchés.
Soudain, quelqu'un cria : « Tiens! la voilà
qui arrive. »
En effet elle descendait la rue en pente qui
conduit à l'église, forme indécise entre les mai-
sonnettes basses aux tuiles d'un rouge de géra-
niums, aux volets blancs et verts, elle-même
tout en grisaille dans ce décor criard.
Chacun, cette fois, la dévisagea plus attenti-
vement et au point de vue de ce que, mainte-
nant, on savait... Le corps était anormal, une
hanche relevée, ce qui lui donnait la marche
déshabituée des marins et l'air un peu ivre. La
face était bestiale, de par le nez écrasé, la
bouche qu'un mouvement nerveux tirait sans
cesse, comme une ficelle. Seuls des yeux clairs,
humides et vastes, demeuraient comme un
reste d'humanité, une pitié du destin, dans
cette ébauche de visage... Elle s'appuyait sur
son habituel bâton, car, quand les enfants du
434 LE ROUET DES BRUMES
village lui jetaient des pierres — comme à un
oiseau — elle le brandissait, faisait mine de
vouloir courir et les battre, mais, impuissante,
elle continuait ses pas mous et sans cesse tré-
buchants dans l'écheveau brouillé de sa vo-
lonté. Ce jour-là, sa marche parut plus clopi-
nante encore à cause d'un des pieds qui allait
sans chaussure. Elle avait perdu en route un
soulier, sans s'en apercevoir. Et elle en sem-
blait plus incomplète encore...
Elle approcha. Il y eut des remous parmi les
groupes, des rires, des appels, tout un hour-
vari... Chacun regarda avec des yeux inquisi-
teurs. En effet, la robe élimée apparut plus
courte, par devant, et se relevant sur les pieds
dépareillés...
Pourtant, personne ne voulut y croire. Elle
était trop horrible, vraiment. Une vieille femme
observa d'un air entendu : « C'est une tu-
meur. » Un homme se détacha d'un des
groupes, disant : « Je vais lui parler. »
On vit Ursule tomber en arrêt, prise de peur.
La ficelle invisible tira la bouche dans une gri-
mace pire. Le corps trembla, du tremblement
épileptique de l'ours.
l'inconnu 135
L'homme demandait : « Eh bien, c'est-il vrai?
Dis-moi qui est le père... je te donnerai des
sous. »
Elle ne répondit rien. Il insista : « Qui est-
ce ? » Mais la folle sembla ne rien comprendre.
Seuls, les yeux, un peu humains, supplièrent.
Elle se dégagea de l'entretien comme s'il fal-
lait rompre des entraves et s'éloigna, indécise,
découpant son corps caricatural en ombre vio-
lette sur la Place du village pleine de soleil,
tandis que les enfants, interrompant leurs jeux,
recommençaient à lui jeter des pierres, comme
à un oiseau !
Quelques mois après, Ursule, la folle, ac-
coucha, en effet. Jusque-là, on avait ri, incré-
dule, d'ailleurs, et ne trouvant que matière à
quolibets, à plaisanteries, à histoires grasses
et propos graveleux dans cette maternité para-
doxale. Quand on vit l'enfant, l'instinct humain
de la foule s'éveilla — et la pitié. Les voisins
accoururent. Tout le village arriva, remplit la
maisonnette où Ursule vivait avec Marie Nimy,
une vieille tante septuagénaire, qui l'avait re-
cueillie. Chacun voulut voir l'enfant. Tous les
136 LE ROUET DES BRUMES
habitants collaborèrent à la layette. Pauvre in-
nocent! Il reposait rose et doux. On ne pouvait
rien savoir maintenant, sinon qu'il était con-
formé de façon normale. Aucune difformité;
mais cela se manifeste plus tard, à l'époque de
la croissance, comme il advint pour sa mère.
Chose lamentable : celle-ci, pas une minute,
n'avait pris garde à l'enfant. Aucune lueur
n'avait traversé sa cervelle de nuit, réveillant
l'instinct maternel. On lui montrait l'enfant, on
le lui donnait à baiser, on essayait de le poser
sur ses genoux, mais vite il fallait l'en retirer.
Elle l'aurait rejeté, comme un paquet de chif-
fons. Hérédité terrible et presque inévitable
que celle d'une telle mère ! Le pauvre enfant,
endormi là, serait sans doute un jour pareil à
elle. Ah! c'est un crime d'avoir donné la vie à
ce qui ne pouvait être qu'un monstre. Quel
est le coupable? Maintenant, on ne plaisantait
plus. On s'indignait. On éprouvait une sorte
de remords. La folie est une enfance. La folle
vivait sous la protection du village, pour ainsi
dire. Elle fut la toute-faiblesse. Et quelqu'un
en avait abusé.
— Qui est-ce? — L'interrogation revenait
l'inconnu 137
toujours, tourmenta tout le monde. On cher-
cha, on questionna le voisinage. On interrogea
la vieille Marie Nimy. Est-ce que des hommes
y étaient reçus? Quelles relations avait-elle?
Ursule ne livra-t-elle aucun indice, nulle piste
possible? On l'interrogea elle-même. Mais elle
ne comprenait guère. Les mots n'avaient pas
de sens pour elle. C'étaient des sons, si confus,
aboutissant à son esprit comme les bruits sans
paroles du vent dans les arbres ou de l'eau
contre les arches des ponts.
Et elle tâchait d'imiter le son des mots. On
lui montrait l'enfant. Puis, espérant une asso-
ciation d'idées dans son chaos, on demandait :
(( Qui est-ce? » Elle répondait par des cris
inarticulés, quelque chose qui n'a rien d'hu-
main et n'est qu'un bruit d'objet : grincement
de clé, tic-tac d'horloge, glou-glou de bou-
teille...
Il fallait savoir pourtant.
On alla chez le curé. — « C'est un crime »,
dit-il. Il en parla du ton qu'il aurait eu si on
avait assassiné quelqu'un dans le pays. Mais il
jugea le malheur irréparable, inconnaissable.
On parlementa auprès de lui pour qu'il inter-
138 LE ROUET DES BRUMES
vînt, aidât les recherches. C'était un prêtre
mystique et visionnaire. Les choses humaines
l'intéressaient peu. Il répéta : « C'est un grand
malheur », et déjà sa voix semblait lointaine,
ses yeux regardaient ailleurs.
La curiosité publique, elle, ne renonça pas
si vite à savoir. Il y eut maintenant, dans le
village, une foule de gens sans cesse occupés
à chercher, à interroger, à rejoindre des in-
dices, à vérifier des renseignements, à établir
une enquête. Un point était acquis. D'abord :
ce n'était pas un passant de hasard, car nul
étranger n'avait été signalé au moment voulu.
C'était donc un homme du village, qui se ca-
chait, bénéficiait des circonstances, narguait la
conscience publique, lâche et infâme... Pour-
tant, on ne le découvrait point...
Un jour, Ursule faillit elle-même éclaircir
l'affaire. On l'avait vue se diriger tout à coup
vers un jeune homme qui passait, l'air clair-
voyante, extasiée; elle avança les mains vers
lui, elle voulut prendre les siennes, essaya de
sourire, ébaucha des gestes obscènes, comme
si elle le reconnaissait. Aussitôt, l'incident fut
connu. Son nom courut de porte en porte. Le
l'inconnu 139
misérable ! On l'épia. Le lendemain et les jours
suivants, Ursule recommença son manège,
enhardie et provocante. Elle le suivit, l'atten-
dit devant sa demeure. Le village jubilait. On
avait enfin découvert le secret. Il fut décidé
d'organiser un charivari contre le coupable.
Or, voilà qu'au même moment, Ursule tourna
ses obsessions vers un autre, un homme jeune
aussi, qu'elle guetta, accompagna d'une pauvre
mimique indécente. Puis, peu après, ce fut un
troisième, et un autre, un autre encore. Ursule
se mit à assaillir tous les hommes de ses aga-
ceries amoureuses. Elle les dévisageait, es-
sayait des attouchements, leur riait de son
triste rire cassé comme celui d'un visage dans
une eau oh on a jeté des pierres...
Étrange phénomène ! Partiel déchirement de
ses ténèbres intérieures ! Elle resta insensible
à la maternité, et elle avait perçu l'amour; elle
ne comprit pas l'enfant, et elle avait senti
l'homme... A présent, dans son instinct réveillé
de femme, elle allait à ceux qui sont jeunes et
qui sont beaux...
Le village ne chercha plus. La folle était une
folle. Il ne fallait attacher aucune importance
140 LE ROUET DES BRUMES
à ses simagrées. D'autant plus qu'à ce moment
l'enfant mourut. Ce fut tout de suite comme si
rien n'avait été. On s'était indigné surtout à
cause de lui. Tout était rentré dans l'ordre.
L'effervescence d'Ursule elle-même n'avait
duré qu'un moment. Elle ne sortit presque
plus, retombée à l'apathie, à une vie presque
animale, sauf ses grands yeux tristes, encore
un peu humains, mais inutiles et qui n'avaient
même pas vu son amant d'un seul soir de
pleines ténèbres...
Aussi, quand quelque voisine, plus tard,
s'obstinait encore, par hasard, à interroger, sur
l'événement passé, la vieille tante Marie Nimy :
(( Qui est-ce? » celle-ci, branlant la tête, ré-
pondait de sa voix usée : « Ce n'était le bâtard
de personne. »
HORS SAISON
HORS SAISON
Cet automne-là, Mme Cantin fut toute sur-
prise et extasiée de ce qui se passa en elle. Oc-
tobre était doux, d'une grâce finissante, tiède
encore. Des marronniers avaient refleuri parmi
le parc entourant sa demeure, une sorte de
château, dans la banlieue d'une petite ville
industrielle. 0 joie d'un grand jardin qui vous
rend à la nature, à l'herbe, aux feuilles, à l'eau,
à toutes les choses élémentaires I Mme Cantin,
maintenant surtout, se trouva d'accord avec le
jardin. Elle-même venait d'avoir quarante ans,
mais au lieu de lui sonner le déclin et l'appro-
che de l'hiver, cet anniversaire lui fut comme
une reviviscence. Des roses remontantes
144 LE ROUET DES BRUMES
refleurissaient aux rosiers; elle se sentit au
cœur un épanouissement pareil. Les couchants
étaient vermeils durant ces soirs. Est-ce d'eux
que sa bouche fut plus rose, comme si elle
l'avait fardée avec leur pourpre rajeunie? Le
jardin s'exaltait. Dans l'étang, les nuages ver-
satiles jouaient, changeaient de robes... Les
fruits mûrs, dans les arbres riaient, mettaient
des nudités rouges d'enfants. Mme Gantin, dans
ce temps-là, ne vécut plus qu'au jardin. Elle
attendait, avec une impatience qu'elle ne con-
naissait plus, l'arrivée du soir, l'heure où ren-
trerait son mari. Jadis, elle avait ainsi guetté
chaque soir, avec impatience, même avec fièvre,
ce retour. Comme c'était long d être sans lui!
Et tous les jours, invariablement. Il se rendait,
chaque matin, à son usine, qui était la fortune
pour eux, mais l'absorbait trop, décidément.
La jeune mariée — après un tel mariage, qui
fut tout d'amour ! — aurait voulu l'avoir à elle,
sans cesse, à toutes les minutes. Pour abréger
l'absence, elle allait à sa rencontre, jusqu'à
l'usine, presque. Ensuite, elle s'était résignée,
assagie, aimant toujours son mari, mais d'une
tendresse calmée, répartie aussi. Car elle avait
HORS SAISON 145
maintenant trois filles, trois grandes filles,
toutes pareilles, du même teint frais, de la
même chevelure blonde, d'un blond de miel ou
d'ambre, si ressemblantes qu'après avoir appelé
la première : Rose, parce qu'il semblait impos-
sible de ne pas la nommer ainsi, on baptisa les
suivantes des noms analogues de Rosine et de
Rosette. Elles étaient comme trois heures, se
suivant, d'une même journée. Elles marchaient
sans cesse ensemble, se tenant enlacées. Elles
semblaient n'être qu'une seule vie. Surtout
qu'elles eurent ce caprice tendre de vouloir
toujours être habillées de même, avec la cou-
leur d'étofTe, la façon des robes, la forme et les
fleurs du chapeau, textuellement semblables.
Elles allaient, côte à côte... On ne savait pas où
chacune commençait et finissait...
Mme Cantin avait aimé ses filles avec une
tendresse passionnée. Ce fut autant de moins
pour le mari. Or, voilà qu'elle venait tout à
coup d'éprouver on ne sait quels effluves nou-
veaux, une reprise de trouble en sa présence,
des frissons ressuscites dans sa chair, une
impatience de l'attendre, le soir, comme les
premiers mois de leur mariage. Gela coïncida
10
146 LE ROUET DES BRUMES
avec une absence de quinze jours qu'il avait
faite, un voyage à l'étranger pour un chemin
de fer dont son usine devait fournir le matériel.
Ce fut long comme un siècle. Elle se sentit
seule, malgré ses filles. La nuit, elle ne dormit
pas, dans le lit vide... Au retour, éclata ce
renouveau d'amour qui maintenant brûlait,
durait, s'attardait comme le tiède automne dans
le jardin. Elle comprit la complicité de la saison.
Elle se trouva de connivence avec les roses
remontantes. Ivresse des recommencements!
C'est la joie des amants qui se reprennent après
s'être querellés! C'est la joie de ceux qui se
retrouvent à la fin de l'absence ! Mais est-ce
qu'on ne se quitte pas toujours un peu? On se
quitte, dès qu'on se désenlace. Or, entre tous
les recommencements, le plus enivrant est celui
qui annule les années, illusionne sur l'âge, res-
suscite entre deux êtres l'émoi initial, l'électri-
cité des sens qu'on croyait blasés, le mystère
d'eux-mêmes, qui est comme l'obscure alcôve
excitante de l'Amour. Mme Cantin éprouva de
nouveau les tressaillements profonds... Décou-
vertes incessantes de l'amour, qui dure, tant
qu'il se renouvelle...
HORS SAISON 147
Après vingt ans de mariage, tout à coup,
comme dans une aventure, son mari s'étonna,
s'extasia, se rassasia d'elle. Et leur octobre fut
comme un second printemps. Même il arriva
qu'une rose remontante s'annonça aussi pour
leur foyer. Rose tardive, rose de ce bel automne
lascif et complice, une rose de plus, après Rose,
Rosine et Rosette, une fleur imprévue, et qu'on
rattacherait — comment ? — au bouquet uni
et harmonieux des trois jeunes filles déjà
grandes ?
Mme Gantin avait d'abord douté encore, mais
l'évidence se fit pour elle-même. Rientôt elle
se ferait pour les autres. Alors, elle songea à
ses filles, elle s'inquiéta. Elle interrogea son
mari : « Faudra-t-il le leur annoncer? »
Mme Gantin, à la pensée de ses filles, se sen-
tait prise d'on ne sait quelle pudeur, d'une gêne,
d'un peu de confusion. Elle rougit désormais
en leur présence, comme si son cas était anor-
mal et que ce fût honteux, à son âge, de céder
encore à ces sensualités. L'amour a sa saison.
Elle était, à rebours, comme la jeune fille à
peine pubère et déjà enceinte qui défaille devant
148 LE ROUET DES BRUMES
l'honnêteté de sa mère. Elle, elle souffrait
devant l'innocence de ses filles. La même ques-
tion lui revint sans cesse, indécise de savoir
s'il valait mieux se taire jusqu'au bout.
— Elles le comprendront d'elles-mêmes,
disait le mari.
— Qui sait? répondait Mme Cantin. Elles
sont restées si innocentes !
Si innocentes, en effet. Aucune n'avait été
mise en pension. Toute leur instruction s'était
faite à la maison, sous les yeux de leur mère,
par des institutrices, des professeurs spéciaux.
Aucun contact; nulle de ces promiscuités qui
souvent initient et souillent. Une atmosphère
de réserve et de religion les avait entourées.
Elles avaient la pudeur des jeunes roses aux-
quelles elles ressemblaient et qui servirent à
les nommer : Rose, Rosine, Rosette, si res-
semblantes entre elles qu'on n'aurait presque
pas pu les distinguer sans leur âge inégal :
Rose avait dix-huit ans; Rosine, seize ans;
Rosette, la dernière, la petite Rose, treize ans
seulement. Mais toutes pareilles, néanmoins;
habillées identiquement ; avec des cheveux
blonds qui semblaient les trois parts d'une
HORS SAISON 149
même chevelure indivise. Le même caractère
aussi, tendre, franc, sensible. Elles allaient, se
tenant toujours enlacées, les bras passés à la
taille l'une de l'autre. Groupe unique, et si
harmonieux ! On aurait dit qu'un même res-
sort les faisait marcher. C'étaient les trois voiles
d'un même navire. Elles étaient toujours d'ac-
cord, sentaient de la même manière, aimaient
les mêmes musiques, mettaient tout en com-
mun.
Ce fut, dans ce temps-là, le petit tourment
de Mme Gantin d'ignorer si ses filles se doutaient
de quelque chose. Car sa situation était devenue
apparente... Maintenant, elle rougit davantage
en présence de ses filles. Elle s'en tint à des
peignoirs flottants, imagina des gestes envelop-
peurs, comme si c'était une honte qu'elle devait
leur cacher, un péché dont il ne fallait pas
troubler leur innocence. Oui ! Elles étaient
innocentes. Mais innocence n'est pas ignorance.
Savaient-elles quelque chose du mystère des
sexes et de la maternité? Se rendaient-elles
compte de l'événement prochain? Ou fallait-il
les en avertir? A coup sûr. Rosette, qui n'avait
que treize ans, devait être restée ignorante de
150 LE ROUET DES BRUMES
tout. Mais l'aînée, Rose, avait dix-huit ans.
Pouvait-elle la supposer ingénue comme Agnès ?
Elle avait dû voir souvent, dans ses prome-
nades, même parmi leurs relations, des femmes
enceintes, et faire des réflexions. La grossesse,
après tout, est une chose voyante. La seconde,
Rosine, avait seize ans. A cet âge-là, Fesprit
travaille; elle, non plus, ne devait plus ignorer.
D'ailleurs, ces trois sœurs si ressemblantes, si
unies, pensaient de même, se disaient tout.
Rose devait savoir; par conséquent Rosine.
Mais alors Rosette, la plus jeune, devait savoir
aussi? Cette pensée fit mal, sans qu'elle sût
pourquoi, à la mère. Comment? Sa petite
Rosette troublée à cause d'elle, dans le calme
de son âme non déveloutée, de sa pudeur
intacte! Et comme elle ne comprendrait pas
tout, elle en concevrait pour sa mère une sorte
de dégoût et d'horreur, comme s'il lui était
révélé qu'elle eût des parents sans pudeur,
touchant à ces choses honteuses du corps sur
lesquelles elle-même fermait les yeux, pour
les ignorer, quand elle changeait de linge.
Mme Cantin s'alarmait douloureusement.
Surtout que, à ce moment, Rosette parut
HORS SAISON 151
inquiète, triste, plus pâle. Elle l'interrogea :
(( Qu'as-tu? » . Elle questionna ses sœurs. Toutes
répondirent qu'il n'y avait rien. La mère sentit
bien, cependant, que l'événement était en jeu,
troublait ces jeunes esprits. Mais à quel point?
Encore une fois, elle voulut tout avouer, le pro-
posa à son mari.
« Mais non! laisse les choses aller. Tout se
dénoue de soi-même. »
Un soir, Mme Cantin s'attardait sous une
tonnelle du jardin, après la journée chaude...
Il faisait bon, en ce coin, sous la voûte de ver-
dure qui y mettait la fraîcheur et la lumière
glauque, — la lumière d'éclipsé — d'une nef
d'église. A cause des feuillages épais, on y était
comme invisible. Elle rêvassait là, renversée
dans un fauteuil de jonc, lasse du poids grandi
de son amour, son amour du dernier automne
né dans ce jardin, sa rose-remontante complice
de celles du jardin. Elle pensait à son accouche-
ment, qui était proche. Elle songeait à ses
filles, à Rosette surtout, dont le chagrin, qu'elle
n'osait pas éclaircir, et lié sans doute à sa situa-
tion, empirait. Tout à coup, elle vit apparaître,
au bout de l'allée, ses trois filles marchant sur
152 LE ROUET DES BRUMES
un rang, se tenant l'une l'autre par le bras
enlacé à la taille, comme à l'habitude. Le même
mouvement les animait. On aurait dit une seule
vague, déferlant un peu plus d'un côté, à cause
de la taille plus haute de l'aînée. Elles cau-
saient d'un ton de confidence, allaient et venaient
dans le chemin. Elles ne virent pas leur mère
qui, espérant se renseigner, se tint coite, abritée
par les feuilles compactes de la tonnelle. Des
bouts de conversation arrivèrent jusqu'à elle.
Rosette, la cadette, pleurait. Elle disait :
— Si! je suis sûre que maman est malade!
Vous ne voulez pas me le dire. Elle a une
grave maladie. J'ai bien vu son ventre. Et elle
est laide ainsi! Je n'aime pas que maman soit
laide...
Rosette eut des sanglots ; Rose, l'aînée, la
consolait :
— Mais non, je t'assure. Ce n'est rien. Ce sera
bientôt fini. Attends quelques semaines... mère
sera comme auparavant. Mais ne lui en parle
pas, surtout.
Rosine, la seconde, confirma :
— Rose a raison. Ne pleure plus, Rosette.
Et le groupe harmonieux allait, venait d'un
HORS SAISON 153
même mouvement unifié de vague qui se
déplace, qui se défait et se refait.
Mme Cantin, muette, retenant son souffle,
pleura de joie, d'émotion, d'émerveillement sous
la tonnelle. Ainsi Rose et Rosine savaient;
Rosette ignorait. Avec quel exquis scrupule,
les aînées avaient tu le mystère pour la plus
jeune. Désormais, Mme Cantin rougit davan-
tage devant ses filles^ de savoir qu'elles se ren-
daient compte.
Elle s'absorba, s'isola avec Rosette qui, elle,
ne soupçonnait rien.
Heureusement que l'événement se précipita,
abrégea ce vrai supplice quotidien pour la mère,
de se sentir, devant ces grandes filles, cette
sorte de honte, un malaise d'âme, une gêne
physique que chaque jour accroissait.
Mais dès que le nouveau-né fut là, il ne lui
coûta plus rien de le montrer à ses trois filles,
d'en parler, de s'en extasier, de s'en enor-
gueillir. L'enfant avait pris tout le péché.
L'ORGUEIL
L'ORGUEIL
Le vieux comte Jean Adornes venait de
mourir. Ce fut grande désolation dans le pays
de Flandre. En toutes les métairies les femmes
firent s'agenouiller leurs enfants aux cheveux
de blé et prier un Ave pour son âme devant la
statuette de la Madone, en plâtre blanc sur le
badigeon bleu des murs. Les cloches tintèrent
de village en village, traçant dans l'air comme
des chemins de tristesse, des chemins noirs qui
se rejoignaient. Les vassaux apportèrent aux
grilles du château toutes les roses-trémières,
les tournesols de leurs jardins, et aussi les
branches fleuries de leurs vergers.
Le comte Adornes, dans la contrée entière,
158 LE ROUET DE? BRUMES
était populaire. Aucune tache n'avait souillé sa
noble vie. Il fut bon, bienfaisant, chaste, fidèle
à Dieu et à son nom. Nom glorieux, allumé dès
le seuil ténébreux des annales! C'est un de ses
ancêtres qui se distingua dans la première croi-
sade, fut à l'assaut de Jérusalem et, en sou-
venir, édifia à Bruges cette chapelle portant le
nom de la ville sainte, et oh il repose. Quant
à son château-fort de Saint-André, il en était
déjà question aux archives dans des pièces
datant de 1200 et 1220. Une partie subsistait,
en pierres de taille d'une épaisseur énorme,
avec une tour carrée et une tour ronde. Il y
avait, autour, un canal de vingt pieds de pro-
fondeur et des ponts-levis qui, en ce moment,
n'étaient pas abaissés, comme s'ils s'étaient
relevés sur l'entrée divine de la mort.
Mais pour le jour des funérailles, qui auraient
lieu le dimanche suivant (afin que tous ceux du
pays y pussent assister), les ponts-levis seraient
abaissés de nouveau. Les grilles seraient ou-
vertes et aussi les portes d'entrée, les portes de
toutes les salles. Le château appartiendrait au
peuple. Car il fallait procéder, avant le départ
du convoi, à la cérémonie séculaire dont l'usage
l'orgueil 159
subsiste, c'est-à-dire le jugement du mort dans
la grande salle du château, devenue un prétoire
de justice. Tradition immémoriale, à laquelle
tous les seigneurs du pays de Flandre se prê-
tèrent dès les plus lointains âges, si sûrs de
l'intégrité de leur vie qu'ils la laissaient dis-
cuter par leurs gens. Tous les parents se réu-
nissaient en conseil avec les vassaux, les tenan-
ciers, les fermiers, les serviteurs. Ce conseil
devenait un tribunal. On plaidait pour ou
contre le défunt, dont le corps attendait dans
la chapelle. Les témoignages étaient recueillis
impartialement. Si la somme du bien l'empor-
tait sur celle du mal, le cercueil était porté avec
toutes sortes de déférences et de laudations
dans le caveau d'honneur; si, au contraire, la
mémoire du trépassé était entachée de quelque
faute un peu grave, surtout s'il n'avait pas
scrupuleusement obéi aux lois de la religion,
s'il avait donné lieu à un scandale quelconque,
on l'emportait sans pompe et presque clandes-
tinement dans une fosse isolée où nul ne s'occu-
pait plus de lui.
Etrange coutume! Justice du peuple égalée
à la justice de Dieu! Toute une vie pesée dans
160 LE ROUET DES BRUMES
les yeux de la foule comme dans les plateaux
d'une balance.
Le jour arriva. La veuve du vieux comte,
dame Ursule Adornes de Borlant, avait voulu
que la cérémonie fût grandiose, digne du mort.
Et comme elle avait des goûts d'art, aimait la
musique, elle fît installer un grand orgue dont
la mélopée de sacre et d'éternité conviendrait,
dresserait dans la salle du jugement l'apparat
de la mort et comme un catafalque de sons.
Toutes les portes étaient ouvertes. La foule
entra. A cause de toutes les roses-trémières, de
tous les tournesols des jardins, à cause aussi
de toutes les branches fleuries des vergers,
envoyées sans cesse au château, celui-ci avait
moins la tristesse obscure du deuil qu'une
parure des Rogations. La veuve pleura plus
fort de toutes ces choses fleuries et riantes,
mais elle pleura moins amèrement. Elle-même
avait désiré ce cérémonial poétique. Et, avant
les voix graves qui, sur l'appel du maître des
cérémonies, allaient parler du mort, louer sa
vie ou la discuter, des chœurs d'enfants prélu-
dèrent, suivant sa volonté, doux motets, hymnes
l'orgueil 161
angéliques solfiées au hasard par les maîtrises
des villages. Dame Ursule de Borlant versa des
larmes abondantes mais plus douces en écou-
tant ces douces voix... C'étaient des voix
comme celles de ses enfants, quand ils étaient
petits, au commencement de son mariage.
Temps d'amour évanoui! L'époux gisait. Ah!
ces voix pures des soprani... Il lui sembla
qu'elles allaient vers le mort couché dans la
chapelle, en son cercueil clos, et qu'elles lui
étaient rafraîchissantes dans son sommeil altéré
peut-être par les feux du Purgatoire.
Le chant cessa. L'orgue replia ses lourds
velours. Alors, dans le silence, un maître des
cérémonies interpella la foule qui se massait
là : les proches, les parents, les amis, les ser-
viteurs, les vassaux, les fermiers, tout le peuple
de la contrée, admis à prendre la parole pour
louer le défunt ou discuter sa vie, critiquer ses
actes, dévoiler quelque manquement ou péché
restés cachés. Personne n'osa parler. Il y eut
un silence auguste qui sembla s'approfondir
comme un caveau où le mort descendait déjà,
et de plus en plus. Alors, le sire de Borlant,
beau-frère et ami tendre du comte décédé,
11
162 LE ROUET DES BRUMES
énonça, pour faciliter le jugement populaire,
une sorte de questionnaire énumérant les péchés
capitaux qui sont le résumé des grandes fautes
contre Dieu, contre les hommes et contre soi-
même. (( L'Orgueil? » A ce mot tout le peuple
chuchota : « Non ! non ! » . Et ce fut un mur-
mure contagieux, frisson unanime du blé qui
s'incline dans le même sens avec le vent qui a
passé.
Il continua la liste des péchés capitaux.
L'Avarice? » La même nésration fit une
«
O'
rumeur propagée... Chacun songeait à la bien-
faisance du vieux comte.
« La Luxure? » A ce mot, par un admirable
élan de l'instinct populaire, la foule se tourna
vers Ursule de Borlant, la veuve, la noble com-
pagne uniquement aimée par le défunt, dans la
pudeur et la fécondité des justes noces. Tous
s'inclinèrent vers elle. Ce fut auguste et atten-
drissant. Elle poussa un cri de douleur, où il
y avait de la fierté... Nulle autre femme ne lui
fut une tentation. Fidèle à l'épouse comme
elle-même fut fidèle à l'époux, ils avaient tous
deux respecté le sacrement...
L'énumération s'acheva : « L'Envie, la Gour-
l'orgueil 163
mandise, la Colère, la Paresse? » avec chaque
fois un murmure négatif, le recommencement
du frisson dans le blé.
Il y eut un grand silence, ensuite. On en-
tendait un peu les souffles, les voiles et les
robes de crêpe qu'un mouvement fait grincer,
les arbres du parc dont le frisson entrait
par les portes ouvertes, la foule du dehors,
car une partie seulement avait pu pénétrer.
Soudain, dans un espace demeuré libre de
la grande salle, s'avança le vénérable Jean
Biscop, curé du village depuis près d'un demi-
siècle. Il paraissait hésitant, confus, tenait
les yeux fixés à terre, et jamais son visage
n'avait paru plus triste. Il commença à parler
du ton qu'il eut en chaire les jours qu'il lui
avait fallu dénoncer quelque scandale de la
paroisse. « Certes, dit-il, le comte Jean Adornes,
baron du Saint-Empire et des Croisades, sire
de Saint-André, fut un puissant et charitable
seigneur. Il eut bien des mérites devant les
hommes et devant Dieu. L'avarice, la luxure,
Tenvie, la gourmandise, la colère et la paresse,
en effet, ne l'ont point connu. Quant à l'or-
gueil, c'est vrai encore que nul ne fut plus
464 LE ROUET DES BRUUES
simple, plus familier avec les humbles... Mais,
mes frères, je dois à mon sacerdoce, à ma cons-
cience, à la sincérité de ce jugement public des
morts qui est une de nos plus antiques et pré-
cieuses coutumes de Flandre, d'avouer devant
tous qu'il ne fut pas simple vis-à-vis de Dieu.
Il a péché par orgueil, et son orgueil alla jus-
qu'au sacrilège. Moi seul, le sais — et Dieu.
Il faut donc que je vous le révèle, puisque je
suis ministre de Dieu, en ce jour de justice.
J'ai hésité, mais je sens que c'est mon devoir.
Déjà, du vivant du comte, j'avais voulu résister;
je n'osai pas. Je fus lâche; je fus de moitié dans
son péché d'orgueil. Aujourd'hui, en le dévoi-
lant, c'est presque ma confession publique que
je fais... Donc, le comte Jean Adornes fut
orgueilleux devant Dieu... Infatué de sa no-
blesse, de ses titres, de ses armoiries, il voulut
s'en prévaloir jusque dans les actes de la piété.
« Figurez-vous que, non content d'occuper,
dans le chœur de notre église, la place préémi-
nente et le prie-Dieu pareil à un trône que je
lui avais concédé par faiblesse et en échange
de ses largesses, il poussa plus loin ses aris-
tocratiques exigences. C'est ici le sacrilège
l'orgueil 165
auquel, hélas! j'ai trop participé. Même pour
cette chose toute divine et de céleste bonté éga-
litaire qu'est la Sainte Table, toujours dressée,
il entendit se distinguer du commun des fidèles.
Est-ce qu'un comte Jean Adornes, descendant
direct de celui qui fut à la première croisade et
repose à Bruges en la chapelle de Jérusalem
qu'il fonda, pouvait communier comme les
autres paroissiens? Donc il me remit un sceau,
figurant le dessin de son blason séculaire, c'est-
à-dire la couronne comtale, avec des attributs
et une tour crénelée, parmi des feuilles orne-
mentales.
« Et je dus, sur son ordre, empreindre,
chaque fois, de ce sceau, l'hostie qui lui était
destinée. Péché d'orgueil. Sacrilège dont j'ai
honte. Dieu dans l'hostie ne lui suffisait pas.
Il ajoutait ses armoiries à Dieu! Ah! comme
elles me brûlèrent souvent les doigts, ces hos-
ties blasonnées et consacrées, quand je les
approchais de la tête orgueilleuse du comte! Il
regardait, il s'assurait que le blason bosselait
la blancheur du pain azyme. Et, alors, il dai-
gnait la recevoir, plein de foi, d'ailleurs... Moi,
je souffrais. Jésus aussi souffrait, sans doute. Il
166 LE ROUET DES BRUMES
me semblait le voir, visage captif, derrière la
forme ajourée de la couronne comtale, comme
aux créneaux d'une prison. Il était enchevêtré
dans tous ces attributs, dont l'hostie s'encom-
brait, et qui lui laissaient à peine de la place.
Je suis sûr que Jésus fut moins présent dans
ces hosties-là que dans les autres... »
Il y eut une stupeur dans l'assistance. Oui !
le péché d'orgueil, un orgueil du nom qui avait
osé s'accoler au nom même de Dieu! Espèce de
sacrilège qu'il fallait faire expier au mort par
quelque pénitence qui fût l'humilité même.
Alors le prêtre, les seigneurs, la foule déci-
dèrent, selon la coutume, qu'il ne serait pas
inhumé dans le caveau d'honneur de la famille.
Et le comte Jean Adornes, baron du Saint-
Empire et des Croisades, sire de Saint-André,
fut conduit, le lendemam, sans apparat, vers
le cimetière du village, descendu dans la terre,
et pas une pierre ne marqua la fosse anonyme.
4
UN INVENTEUR
UN INVENTEUR
Chenue se trouvait très malheureux. Il ve-
nait encore de déménager, après toutes sortes
d'enquêtes, d'interrogatoires, de renseigne-
ments sur les habitudes de la maison où il
entrait, espérant, cette fois, une installation
quiète, des voisins tranquilles avec des tapis et
des étoffes, une atmosphère de paix. A peine
mstallé, il se rendit compte que toutes ses pré-
cautions furent vaines. Les affirmations du con-
cierge n'étaient que mensonges. Les locataires
d'au-dessus piétinaient sur un parquet sonore.
Aucun tapis, pas même des carpettes pour em-
brumer un peu leurs pas. Ils avaient l'air de
marcher tout contre lui, à même sa tête. Et nul
170 LE ROUET DES BRUMES
moment de répit ! On les aurait dit pourchassés,
comme si un fou avait pénétré chez eux ou qu'ils
fussent toujours à la minute d'un départ et
d'un voyage. Le supplice allait donc recom-
mencer ; cette vie aux aguets d'un passage de
pas ou du moindre choc, qui lui faisaient un
mal vraiment physique, comme un attouche-
ment ou un coup.
Chenue se désolait. Il avait toujours eu cette
horreur des bruits, ce maladif amour du silence.
Il se rappelait que, tout enfant, dans la maison
de ses parents, proche d'une vieille église, il
souffrit à cause de la cloche, crispé, violenté,
brimballé avec elle, pour ainsi dire, attendant
dans une vraie angoisse que la sonnerie cessât
— frontière indécise, confins du silence, minute
de clair-obscur du son. Quand tout s'était tu,
c'était comme la fin d'une douleur, la fin d'une
blessure refermée dans l'air et dans lui.
D'autre part, les bruits violents l'affolaient. Il
se remémorait des soirs d'orages..., la peur,
non de l'éclair qui soufre toute la chambre et
aveugle, mais du coup de tonnerre. Ah! la com-
motion I La foudre avait l'air de le traverser;
il se voyait à nu, rouge et disséqué, comme
UN INVENTEUR 171
une planche d'anatomie. Il en éprouvait une
épouvante si intolérable qu'il s'enfermait dans
des placards, se bouchait les oreilles avec les
mains et de la ouate.
Aujourd'hui, les bruits minimes lui faisaient
aussi mal... C'était comme un supplice détaillé,
que ces bruits indéfinissables, ces craquements,
ces grignotements, ces cheminements, ces res-
pirations, ces voix, ces pas. Tourment plus
cruel d'être émietté, plus insupportable d'être
intermittent! Inquisition maligne, que ces
piqûres et ces brûlures au bord de l'ouïe, pires
qu'un grand coup décisif. Il aurait préféré en-
tendre en une fois la toiture s'écrouler qu'écou-
ter sans répit ces allées et venues au-dessus de
sa tête, ces chocs, ces bruits de pieds et de
meubles, ces bousculades, ces chutes, ces rires,
ces pianos, toute une vie étrangère dont il ne
percevait que les bruits et qui s'imposait, pour-
tant, totale et impérieuse, au point que les
autres semblaient vivre chez lui et qu'il semblait
vivre chez les autres. Il ne s'appartint plus.
Chenue songeait que cette vie d'appartement
à Paris constitue une organisation barbare,
dont il était bien inconcevable qu'une popula-
172 LE ROUET DES BRUMES
tion fine et sensitive s'accommodât, sans re-
commencer immédiatement une de ces révolu-
tions qu'elle avait faites, jadis, pour beaucoup
moins. Ailleurs, chacun vit chez soi. Les plus
pauvres habitent une maisonnette. Ici, il faut
des rentes pour occuper le plus petit hôtel.
Chenue, qui ne possédait que des ressources
limitées, se voyait condamné pour toujours
à cette existence d'appartement qui faisait son
supplice, à vivre, jusqu'au bout, dans ces
vastes immeubles où on est cantonné comme
des abeilles dans une ruche. Mais, du moins,
celles-ci sont conformes, se livrent à des be-
sognes parallèles, ont des habitudes identiques
dans leurs alvéoles. D'être voisines, elles ne
font que se ressembler un peu plus, ajouter
leurs deux ailes au travail collectif, et mieux,
unifier l'essaim. Au contraire, les hommes sont
si différents, de mœurs et de genre de vie.
Quelle barbarie de les rassembler, de les rap-
procher, de les séparer à peine par des cloisons
oîj les destinées voisines transparaissent comme
des filigranes dans le papier.
Chenue, dans sa nouvelle installation, souf-
UN INVENTEUR 173
frit davantage à cause de ses voisins — ceux
d'au-dessus comme ceux d'en dessous — éga-
lement troublants et qui menaient une exis-
tence par trop différente de la sienne. Toutes
les heures se heurtèrent, leurs habitudes furent
un perpétuel conflit.
Et, avec cela, des murailles minces, des pla-
fonds sonores... Chenue ne se posséda pas plus
lui-même.
Ce furent les autres qui vécurent chez lui et
il vécut chez les autres. Pourtant, il avait pris
ses précautions, cherché des voisins sans en-
fants, pour éviter les excès de bruit. Et, en
effet, à l'étage en dessous habitait un céliba-
taire, et à l'étage au-dessus un couple, seule-
ment. Mais le célibataire était débauché,
ivrogne, recevait sans cesse des femmes chez
lui, avait une maîtresse criarde, faisait des or-
gies qui duraient une partie de la nuit. D'autre
part, le couple était jeune, tout récent, amou-
reux... Chenue vivait entre ces deux intérieurs
dont il emmagasinait, malgré lui, les aspects,
comme un miroir des reflets. Tous les cris, les
disputes, les rires épais, les bousculades de
meubles des convives avinés et attardés lui
174 LE ROUET DES BRUMES
arrivaient en même temps que les baisers, les
secousses, le chuchotement continu du couple
ardent. Chenue avait sommeil, voulait dormir.
Chaque soir, dans son lit, les mêmes bruits re-
commençaient à assaillir ses oreilles. Son ouïe se
tendait, s'affolait. D'une sensibilité déjà innée,
elle s'affmait d'être à l'affût. Elle en arrivait à
percevoir les nuances du bruit, l'âge des voix,
toutes les contradictions de ces deux tableaux
de la vie entre lesquels elle se trouvait ti-
raillée... Chenue s'énervait à en mourir, les
oreilles suppliciées sur l'oreiller que son in-
somnie saccageait. Il guettait les bruits, comme
on doit guetter les pas du bourreau. Tous ses
sens, bientôt, s'en mêlèrent, s'affectèrent de la
même fièvre. Ses yeux correspondirent avec
son ouïe... Et tandis qu'il attendait, couché,
sans pouvoir s'endormir, la fin des orgies d'en
bas ou des pâmoisons d'en haut, les ombres
mouvantes de la veilleuse le tourmentaient
aussi, mettaient au plafond tantôt une masse
anonyme et qui trébuche comme dans l'ivresse,
tantôt la mimique haletante de la possession.
Chenue voulut s'appartenir enfin I II en avait
UN INVENTEUR 175
assez. Une vivait plus sa vie; il vivait les leurs.
Plus une seule de ses sensations, de ses pen-
sées n'était sienne. Il rentrait, las, essayait de
lire un livre grave. Voilà le couple amoureux
qui l'obligeait à penser à la sensualité, dont il
avait réduit le plus possible l'importance dans
sa propre vie... Et des femmes s'interposaient,
de la nudité riait dans le blanc des pages, à
cause de ceux d'au-dessus. Une autre fois,
quelque matin d'heureux soleil, s'il s'éveillait
avec la douce sensation d'une joie sans cause,
comme on s'éveille durant l'enfance, aussitôt
en dessous, des querelles, une bataille entre
l'ivrogne et sa vieille maîtresse lui rappelaient
la laideur de la vie et comment presque tous
les bonheurs finissent.
Il fallait trouver un remède au supplice
double de sa vie, qui, du reste, recommencerait
partout ailleurs, sous quelque autre forme. Il
chercha. La science en avait trouvé bien
d'autres. Les inventeurs en physique et en
chirurgie, vainquirent de pires difficultés, re-
médièrent à des ennuis autrement compliqués.
Chenue serait un inventeur. C'était peu de chose
de découvrir le moyen d'étouffer les bruits, en
176 LE ROUET DES BRUMES
comparaison de celui qui inventa d'apprivoiser
le tonnerre. Même le paratonnerre le mit sur
une piste. Il conçut qu'il fallait le combiner avec
le téléphone... On pourrait ainsi confectionner
un appareil élémentaire, de petite dimension,
facile à installer ou à transporter avec soi, qui
absorberait et évacuerait tous les bruits. Bientôt,
il se mit à l'œuvre, acheta des instruments, un
établi, du bois, du verre, des métaux, des ré-
flecteurs, des aimants... Il commença la confec-
tion de sa (( Machine à silence » .
Bientôt, les ardoises n'y suffisant plus, il
acheta un tableau noir et, inlassablement, d'une
craie menue et qui laissait derrière elle un sil-
lage blanc de limaçons dans l'obscurité, il
accumula les calculs, les opérations, les
preuves, tout un fourmillant paysage de chiffres,
une architecture de géométries et de figures
qui devaient aboutir au profil de sa machine.
Oui, il réussirait. Il suffisait de combiner deux
choses : le paratonnerre et le téléphone. Le
téléphone est une oreille ouverte qui écoute
toujours, s'impressionne de la moindre émis-
sion de voix. Il fallait trouver une oreille sem-
blable, non seulement ouverte à la voix qui
UN INVENTEUR 177
parle, très proche, mais ouverte à tout bruit,
une oreille qui monopolise, accapare la moindre
rumeur, le moindre heurt, jusqu'à un vol d'in-
secte ou a un craquement du hois.
Mais il fallait, ensuite, pouvoir détruire tous
ces bruits. Ici, l'idée du paratonnerre interve-
nait. Chenue se dit qu'il suffirait, après avoir
pratiqué une imperceptible communication avec
les voisins pour introduire les bruits divers de
chez eux dans son appareil, d'établir une com-
munication avec le dehors oh ces mêmes bruits
s'anéantiraient dans l'espace comme la foudre
dans l'eau d'un puits... Donc, capturer; et,
aussitôt, évacuer... C'était simple, et admi-
rable!... Et soi-même, dans les appartements,
on jouirait d'un silence total, oii, vivant, on
aurait presque la délicieuse sensation de l'Eter-
nité.
Chenue acheta un appareil... Il l'expérimenta.
Il y avait encore quelques lacunes... Mais il
recommença. Sa foi était complète. Et sa joie
aussi. Pas une minute il ne douta de lui et du
triomphe. Toute la journée il pensait à son
œuvre. Et après les fastidieuses besognes
auxquelles la vie le contraignait, vite il ren-
12
178 LE ROUET DES BRUMES
trait au logis, se remettait à l'établi, sciait des
planchettes, fondait des métaux, tendait des
fils, alignait de nouveaux calculs qui devaient
l'acheminer à la certitude et au résultat infail-
lible.
Il vécut joyeux, tout accaparé, frémissant de
fièvre et d'attente. Il fut pleinement heureux à
cause de son idée fixe. De poursuive un rêve,
il ne souffrit plus de la vie. Il n'entendit même
plus les bruits importuns de ses voisins, ni les
baisers du couple ardent, le soir, ni les que-
relles, à l'aube, de l'ivrogne et de sa criarde
maîtresse. Il s'était exaspéré la vue à perfec-
tionner sa minutieuse invention. Et comme le
total sensoriel est toujours le même, son ouïe
en baissa d'autant. Il n'entendit plus les bruits,
trop absorbé. Et cette « machine à silence »
qu'il rêvait lui fut comme réalisée, puisqu'il la
portait en lui. (Et n'est-ce pas la même chose
pour la gloire ?)
L'ACCOMPLISSEMENT
I
•^
A
L'ACCOMPLISSEMENT
Les fous ne sont pas à plaindre. Souvent ils
ne font ainsi que se réaliser. Ils deviennent ce
qu'ils rêvaient d'être et n'auraient jamais été.
Ils voient, enfin, ce qu'ils attendaient. Leurs
projets arrivent. Ils vivent leurs songes. C'est
comme leur intime avènement, car leur manie
est conforme à ce qui fut leur désir le plus
aigu, leur plus secrète nostalgie. L'ambitieux,
dans le délire des grandeurs, atteint vraiment
ses hautes visées : il possède des richesses sans
fin, il commande à de vastes peuples, il ne
correspond plus qu'avec des souverains. Celui
que trop de pitié exalta parvient tout à coup,
s'il tombe en démence, à l'état mystique très
182 LE ROUET DES BRUMES
parfait; et la monomanie religieuse lui rend
effective la présence de Dieu, la possession des
paradis... Ainsi toujours la folie réalise le but
choisi par chacun. Elle pousse jusqu'au bout,
dans le sens où on inclinait. Elle intervient
comme une pitié pour ceux dont la destinée
trop exigeante ne pouvait aboutir. Et, par elle,
souvent, on s'accomplit soi-même.
Ceci est devenu une conviction pour moi de-
puis cette étrange histoire à laquelle je fus mêlé,
durant une villégiature, en une région de forêts
et de montagnes où j'aimais à passer l'été. En-
droit solitaire jadis mais aujourd'hui envahi par
la foule. A proximité, il y avait un village où
de petites hôtelleries et pensions de famille
s'étaient inaugurées, depuis l'ancienne année
où j'avais déjà vécu là. Maintenant les chemins
n'étaient plus tout à fait vides. Il y avait par-
fois des promeneurs sous les hautes futaies.
Un jour, je rencontrai une jeune femme que je
connaissais pour l'avoir un peu fréquentée, à
mon premier voyage. Elle s'appelait Mlle d'An-
gis. Elle était du pays et en habitait une des
villes. Elle aussi aimait ces sites presque in-
tacts encore, sans chemins de fer, d'une beauté
l'accomplissement 183
sauvage, avec des torrents, des mélèzes, aux
bras de suppliants, des rochers où il y a des
visages. Nous causâmes un peu. Elle était ins-
tallée avec sa vieille mère dans une des petites
hôtelleries du village. Presque chaque jour elle
venait peindre à l'endroit oCi je la trouvai,
assise devant un chevalet, la palette à la
main :
— Gela vous amuse, la peinture? lui deman-
dai-je.
— Oui! Et puis cela aide à vivre.
Mlle d'Angis avait eu un petit soupir, une
vague tristesse montée d'elle, vite expirée,
comme ces bulles que je vis, dans le même
moment, crever à la surface d'une mare con-
tiguë, et qui montent d'on ne sait quel trouble
du fond de l'eau.
Je l'examinai. Gomme elle avait changé
depuis l'époque de mon premier séjour ! Quel-
ques années suffisent pour faner les visages les
plus suaves... Dans ce temps-là, sans être
belle, elle était charmante. Peut-être avait-elle
la grâce de ce qu'on sait fragile et éphémère.
Rousse, elle possédait ce teint diaphane, cette
chair, d'une subtile nuance un peu verte, des
184 LE ROUET DES BRUMES
rousses, ton d'une azalée blanche dans un jar-
din ou du linge qui blanchit sur une pelouse.
Et de fins détails : un si bleu carrefour de
veines, aux poignets! Maintenant tous ces
charmes frêles avaient disparu. Quoi? si vite!
Elle devait à peine avoisiner la trentaine. Pour-
tant elle donnait déjà la sensation de la vieille
fille. L'azalée blanche avait jauni, avait bleui
par places. Le carrefour de veines s'embrouil-
lait. Seuls, les cheveux restaient magnifiques,
et si d'accord avec le proche octobre de la forêt
où nous étions ! Nuance intermédiaire entre le
soleil de l'été et les feuilles mortes de l'au-
tomne. Toison d'or rouge, splendeur qui s'at-
tarde.
Je la revis souvent, dans tous les coins de
cette forêt, oi!i je passais moi-même mes jour-
nées, sous la fraîcheur des vieux ombrages.
Elle était toujours devant un chevalet, assise
sur un pliant, peignant infatigablement de pe-
tites toiles qui, souvent, offraient un tableau
différent. Elle enlevait un paysage en quel-
ques séances.
— Ne regardez pas! c'est horrible! Jisait-
elle, quand je m'approchais — c'est du com-
l'accomplissement 185
merce. Il faut vivre I Je n'ai pas de quoi faire
de l'art.
En effet; j'avais appris le douloureux ro-
man : le suicide de son père, quand elle avait
vingt ans, mourant ruiné, endetté, par suite de
spéculations malheureuses et d'une grande in-
dustrie mal gérée. Il avait voulu se sauver de la
banqueroute et de la prison. Mlle d'Angis,
après une adolescence de luxe et de plaisirs,
resta seule avec sa mère. Celle-ci était inapte
à tout, la santé détruite, d'ailleurs, par une
telle catastrophe. Alors la jeune fille mit à
profit les arts d'agrément qu'on lui avait en-
seignés. L'hiver, elle donnait des leçons de
musique, à la ville. L'été, elle venait peindre,
en cette forêt, des tableautins, dont la vente
assurait leur existence. Elle vieillit vite à ce
métier, avec l'usure, en plus, de leur déchéance
qui avait brisé son avenir. Charmante et
distinguée, mais pauvre et un peu décon-
sidérée dans l'esprit bourgeois par la chute
du père, personne ne songea jamais à la de-
mander en mariage... Elle avait longtemps es-
péré, malgré tout. Aujourd'hui elle n'espérait
plus. Voilà pourquoi elle avait tant changé !
186 LE ROUET DES BRUMES
Seuls ses cheveux d'or survivaient, eût-on dit.
— Gomme ils sont beaux, vos cheveux, ha-
sardai-je un après-midi. Et, en effet, ils flam-
boyaient devant moi, ils éclataient, parmi ses
mélancolies, comme le soleil dans les ruines.
— Vous vous moquez de moi, dit-elle. Je
suis une vieille femme ou, pis encore, une
vieille fille.
Elle avait prononcé ce mot : « vieille fille »,
d'un ton soudain glacé et sinistre, du ton dont
un malade dit : « Je suis perdu. »
— Mais non, repris-je; vous êtes très jeune ;
vous vous marierez.
Elle éclata en un sanglot.
Depuis, nous nous revîmes souvent. Moi, je
suis grave devant la vie. Elle, elle était triste.
Une noble amitié nous lia. Nous en étions ar-
rivés à causer très intimement, à nous dire les
choses les plus sincères de nous-mêmes, à nous
ouvrir Tun à l'autre cette dernière chambre de
l'âme où d'ordinaire chacun vit seul.
Mais toujours notre conversation, après des
détours, aboutissait au même point, c'est-à-
dire à elle-même, à sa vie manquée et close,
au rêve d'un foyer qui, déjà mort, s'obstinait
l'accomplissement 187
en elle, devenait une idée fixe... Plus d'une
fois, elle avait cru réussir... Il y eut des ren-
contres, des amourettes, une grande passion
même, qui échoua aussi. Est-ce qu'on épouse
une fille sans dot? Elle me raconta tout, me
cita les noms, me précisa les lieux et les cir-
constances, pour que je n'en pusse pas douter.
Elle y mettait un amour-propre, le reste d'une
coquetterie rallumée au passé. Chaque fois, à
ces souvenirs, elle s'exalta. Sa voix devenait
stridente, ses gestes tumultueux, ses yeux
troubles comme si elle regardait au loin, trop
loin! Je ne remarquai pas d'abord l'étrangeté
subite de son allure. Un soir, comme elle ran-
geait toile et pinceaux pour le retour, elle
m'interrogea brusquement :
— L'autre jour, vous m'avez dit que je me
marierais! Me connaissez-vous un parti?
Elle en arriva à ne plus me parler que de
mariage : ceux qu'elle avait dû faire, celui
qu'elle attendait, et le plus vite possible. Elle
se complut dans ce sujet unique, avec un émoi,
une fébrilité qui décidément me parurent in-
quiétants.
Un soir, comme je la ramenais vers le vil-
188 LE ROUET DES BRUMES
lage où elle résidait, elle s'exalta avec une
amertume et une frénésie définitives.
— Oui! vous ne savez pas, vous ne pouvez
pas comprendre, ce que j'ai souffert, ce que je
souffre. Vous avez eu des maîtresses, à votre
guise. Maintenant vous êtes marié... Mais le
célibat! N'avoir personnel N'être à personne!
Moi, j'attends, j'ai toujours attendu; j'ai la
folie d'attendre encore... Je suis vierge. Et
c'est horrible! C'est trop fatigant, à la fin. Ma
chair n'en peut plus d'être seule... Je me suis
embrassée moi-même dans les miroirs pour
avoir l'illusion de rencontrer une bouche. Le
soir, dans mon lit, j'ai étreint mon oreiller
comme si c'était un corps. Mourrai-je sans
savoir le frisson du baiser, qu'on reçoit — et
des baisers qu'on donne. Il semble que ma
bouche en fourmille, de baisers ! Ils m'étouf-
fent parfois... Et je baise mes mains, mes bras,
ma poitrine, tout ce que je peux. Je me re-
garde... Je regarde la solitude de mon corps...
J'avais fait un mouvement involontaire
d'émoi, de surprise, devant l'audace de cette
confidence, rendue plus étrange par la mimi-
que exaltée de Mlle d'Angis et la fièvre brusque
l'accomplissement 189
qui farda ses joues. J'éprouvais une gêne. Je
voulus changer de conversation. « Quel beau
soir! » fis-je, montrant les sapins de cette
extrémité de la forêt, entre lesquels la brume
montait déjà. « Ils rêvent dans de Fencens! »
Mlle d'Angis ne m'avait même pas entendu.
Elle continua son idée, scandant les mots :
(( Comprenez bien où j'en suis ; je regarde la
solitude de mon corps I »
Quelques jours après, on vint me chercher.
Mlle d'Angis était devenue folle, brusquement.
Elle courait, toute nue, dans la forêt. On espé-
rait que mon influence pourrait l'amener à se
rhabiller, à regagner le village, où on prendrait
les mesures nécessaires. Je me remémorai
notre dernier entretien, si étrange. Aujour-
d'hui elle défaillait enfin, de ce trop long céli-
bat! Mais la folie en même temps lui réalisa
son rêve d'amour et d'étreintes. Quand je pus
l'approcher, elle me parla de celui qui était
venu, l'avait épousée, la trouvait belle, lui
rendait ses baisers, admirait ses seins, dont les
grappes désormais pourraient mûrir, admirait
aussi son corps, tout son corps... Ainsi la folie.
190 LE ROUET DES BRUMES
encore une fois, fut pour elle la réalisation de
son plus profond rêve, et comme l'accomplis-
sement d'elle-même, dans le sens qu'elle choi-
sit. Car comment expliquer autrement que
cette jeune femme distinguée, pudique — et
vierge! — se soit mise nue, sinon parce que la
folie lui fit croire qu'elle s'était mariée, enfin !
— et alors elle se déshabilla comme dans
l'amour...
En somme, les fous ne perdent peut-être
que la raison des autres choses pour s'adonner
exclusivement, et jusqu'au paroxysme, à celle
qui leur importe le plus.
UNE PASSANTE
UiNE PASSANTE
Dronsart, en traversant le jardin du Luxem-
bourg, s'attarda un moment, conquis aux splen-
deurs d'octobre, aux vieux arbres parant l'hori-
zon de rousses tapisseries, au ciel, par-dessus,
où s'écroulaient des palais d'apothéose, des
escaliers de verre, une vaste cendre rose. Le
soir venait, pourpre et gris, auguste comme la
lin d'un règne. Dronsart se sentit atteint par
cette nostalgie de l'automne et du jardin. Il
s'arrêta devant le bassin dont le jet d'eau
retombait sans cesse, désir incontenté !
Son esprit surexcité noua d'autres analogies.
Le cuivre des feuilles mortes, craquant sous
ses pas, lui évoqua celui des cors dans la forêt
13
194 LE ROUET DES BRUMES
aux feuillages rouges. Et, à cause de l'antithèse
des couleurs, il eut l'attention plus attirée sur
une femme en noir — et parce qu'elle était en
noir — parmi ces dorures et ces enluminures
du vieux jardin, qui se continuaient en lui.
Toilette sobre et sombre, sans pourtant qu'elle
fût en deuil.
On aurait dit qu'elle avait pris soin d'élaguer
toute couleur claire. Pas un ruban gai. Nul
bijou. Ni même une fleur à son chapeau. Il
semblait impossible que ce ne fût pas intention-
nel, et afin d'être vêtue selon ses pensées. Car
elle apparaissait pensive, pâle dans ses étoffes
obscures comme la statue du Demi-Deuil au
bord d'une allée. Elle était assise sur un des
bancs de pierre. Elle regardait au loin, les
arbres, le couchant, plus loin encore, on ne sait
où, au-delà de la vie... Dronsart s'était senti
tout de suite attiré, conquis à son air las. Etait-
elle triste d'un chagrin réel, ou subissait-elle
seulement les veuvages de l'heure?
Il y a des nerfs qui s'apitoyent, sont des fils
sensitifs ob. s'enfilent toutes les larmes des
choses... Dronsart avait fixé un regard hardi,
encore que tendre, sur la jeune femme. Elle
UNE PASSANTE 195
détourna les yeux. Il insista, tournoya autour
du banc, se décida enfin, vint s'asseoir à côté
d'elle. De près, elle se révéla plus émouvante.
Le ciel, les escaliers de verre, la cendre rose
étaient dans ses grands yeux. Elle offrait une
bouche au dessin sinueux et comme modelée
dans un fruit. Sa fine oreille avait des compli-
cations de coquillage. Ses cheveux cuivrés
résumaient la splendeur jaune du jardin d'au-
tomne. Et ci, et là, des taches de rousseur sur
les joues, premières feuilles mortes en fuite...
Très pâle, d'un teint frêle et blanc, derrière
lequel il y avait comme une lumière, la lu-
mière qui brûle dans l'intérieur des veil-
leuses.
Dronsart, très excité, la regarda, considéra
ses mains fines aux carrefours de veines, sa
taille mince d'où bombait une gorge sans
accalmie. Elle montait et redescendait comme
le jet d'eau, en face d'eux, inquiète aussi...
Dronsart, un moment, rencontra ses yeux, les
retint, s'y appuya. Les yeux de l'inconnue
acquiescèrent. Car les yeux parlent, se font
comprendre comme les bouches. Alors Dron-
sart, pardonné d'avance, osa lui parler. Timide
196 LE ROUET DES BRUMES
essai. Balbutiements. Paroles qui traînent.
Lèvres attardées, quand déjà les cœurs, noués
par la destinée, se sont rejoints et reconnus !
Dronsart parla du beau soir, de ses grands
yeux, des solitudes de la jeunesse...
— Vous avez l'air triste aussi? demanda-t-il
à la jeune femme.
— Oui !
— Et où allez-vous, ce soir?
— Nulle part.
— Vous n'avez pas d'amour?
— Oh ! surtout ne me parlez pas d'amour !
Ne prononcez plus ce mot-là!
Elle eut l'air bouleversée.
— Vous retournez chez vos parents, alors?
— Ne me questionnez pas, je vous en
supplie, dit-elle, plus triste.
Une brume monta dans ses yeux. Sa gorge
sans accalmie accéléra son battement. Elle
ajouta :
— Je ne m'en retourne nulle part. Je ne
connais plus personne. Si vous voulez, nous
passerons la soirée ensemble. Mais vous ne
m'interrogerez pas. Vous parlerez ; vous direz
des choses belles et tristes, très doucement. Et
UNE PASSANTE 197
VOUS ne me demanderez plus rien sur moi-
même.
— Votre nom, seulement, il faut bien que je
vous nomme de votre nom, puisque déjà je
voudrais vous tutoyer. C'est étrange! On dirait
qu'il y a longtemps, de longs mois, que nous
nous connaissons.
— Mon nom! Je n'en ai plus. Je voudrais
avoir un nouveau nom pour vous, un autre
nom, rien que pour nous deux et entre nous
deux... Donnez-moi vous-même un nom,
comme si je naissais !
Elle eut une pause et se reprit avec mélan-
colie : « Comme si je renaissais! »
A ce moment, des fillettes passaient, jouant
dans Fallée, se renvoyant des volants. L'une
appela l'autre : « Nel ! Nel ! »
— Tiens, il est joli, ce nom-là, dit brusque-
ment l'inconnue. Nel, c'est Nelly sans doute...
On ne sait pas... Tant mieux... Appelez-moi,
Nel.
Deux années s'étaient passées depuis le pre-
mier soir où Dronsart avait emmené l'inconnue,
sans résistance, dans son petit appartement.
198 LE ROUET DES BRUMES
Tout de suite, elle s'y était sentie comme chez
elle, s'installa, trouva son coin.
Le temps avait coulé. Dronsart l'appelait tou-
jours Nel. Ils se remémoraient souvent ensemble
le crépuscule de la rencontre, les beaux arbres
jaunes, le jet d'eau montant et retombant
comme sa gorge — et le joli nom jeté par les
fillettes comme un volant, avec leurs raquettes. . .
Nel avait perdu son air triste. Elle souriait,
riait, toujours un peu grave. Elle semblait heu-
reuse. Dronsart était aussi heureux. Certains
jours, il se demandait comment finirait cette
aventure, commencée comme une fantaisie d'un
soir et qui était déjà une longue liaison. N'im-
porte ! il ne se sentait pas la force actuellement
de briser ce lien cher; ni la force surtout de
rejeter dans la vie celle qui l'avait quittée comme
la mer. Avait-elle bien l'air d'une naufragée, ce
premier jour, dans le jardin du Luxembourg !
Mais de quels naufrages? Depuis deux ans qu'il
vivait avec elle, il n'avait rien su, rien appris,
rien deviné. Nel sans cesse demeura impéné-
rable. Quand il risquait de la questionner encore
sur son passé :
— Non ! laisse-moi! suppliait-elle.
UNE PASSANTE 199
Et elle paraissait inquiète, comme si on vou-
lait rouvrir des blessures dont elle ne souffrait
plus.
Dronsart ne connut rien d'elle. Pas même son
vrai nom.
— Je suis ta Nel, disait-elle avec de tendres
câlineries. J'ai un nom rien que pour notre
amour. Tu dois être content que je ne sois pas
la même pour toi que pour les autres. D'ailleurs,
il n'y a plus que nous. Tu m'es tout l'univers?
Nel l'enlaçait, frémissante, tendre, passion-
née. Dès le premier soir, Dronsart l'avait décou-
verte ainsi, toute docile aux frissons sensuels,
ni trop experte, ni trop ingénue, vite pâmée en
de muets désarrois qui ne laissaient rien deviner
des initiations premières.
Un mystère intact l'enveloppa. Jamais une
minute elle ne transgressa ce silence strict oh
elle semblait s'être oubliée elle-même. A rebours
des autres femmes qui s'inventent des histoires
compliquées, une enfance riche, des liaisons
considérables, mais mal abouties, celle-ci de-
meura hermétique.
Dronsart n'en fut pas même à construire sur
des indices, des signes, des éléments épars et
200 LE ROUET DES BRUMES
qui, rejoints, prennent un sens, aboutissent à
une figure. Il n'apprit rien, ne démêla aucun
détail. Jamais une parole échappée, un mot qui
est une clé, ouvre des portes closes vers les
corridors plus clairs et les grandes salles de la
certitude... Il y a des mots qui révèlent sou-
dain quelle enfance on eut; et quelles amours.
Avait-elle grandi à Paris, à la campagne? Gom-
ment aima-t-elle? Certes, elle avait eu des
liaisons; elle n'était pas vierge. Mais jusqu'à
quel point? Avec qui? Quelles sortes d'amants,
qu'on aurait dû pouvoir reconstituer ? Car la plu-
part des hommes ont des expressions, des habi-
tudes professionnelles. Et les femmes, tout de
suite, s'en influencent. Nel, pourtant, n'avait
gardé aucune trace de personne, ni de rien. Il
semblait à Dronsart qu'elle datât de lui. C'était
comme si lui-même l'avait créée dans l'Eden
jaune du vieux jardin, ce soir d'octobre. Nel!
Elle était sa Nel ! Elle avait pris ce nom pour
lui. Et ce soir-là, elle était morte à son vrai
nom, à son passé à tout le reste...
Ils étaient heureux. Nel, pâle et délicate,
tomba malade, d'un fluxion de poitrine, tout
de suite grave. La lumière de veilleuse, der-
UNE PASSANTE 201
rière son teint blanc, baissa. Elle apparut mate,
du ton plombé de la neige qui va fondre. Nel
était en danger. Alors, Dronsart s'alarma du
mystère jamais éclairci, de son identité toujours
celée. Elle avait des parents vivants encore,
sans doute, puisqu'elle était jeune. Un mari
aussi, qu'elle quitta, peut-être? Ne fallait-il pas
les informer? Qui sait si elle-même, en ces
suprêmes journées où on récapitule sa vie, ne
songeait pas à les revoir, sans oser le dire, le
demander? Dronsart se décida à l'interroger.
— Ne voudrais-tu pas ta mère auprès de toi
pour te soigner? As-tu quelqu'un que tu veuilles
voir?
— Ah! je vais donc mourir? s'exclama Nel
avec un cri déchirant...
Elle se retourna du côté de la muraille,
n'ajouta pas un mot... Dronsart l'entendit, un
long temps, qui pleurait doucement sous les
couvertures.
Le soir seulement elle recommença à parler :
— Dis que je vais guérir! que je vivrai
encore I Nous étions si heureux!
Elle ajouta, comme en reproche :
— Tu m'as encore interrogée!
202 LE ROUET DES BRUMES
— Mais non ; tu as mal compris.
— Que t'importe, reprit Nel d'un ton presque
solennel. Même si je meurs, n'est-ce pas
mieux ainsi! Notre amour n'aura pas eu de
nom, nul autre nom que le nôtre. Je ne fus cette
Nel — c'est-à-dire moi-même — que pour toi.
Et ce sera le meilleur de ta vie. Te rappelles-tu,
dans les musées où tu me conduisais, nous
nous arrêtions souvent devant les portraits sous
lesquels il y avait la mention : Inconnu. Et nous
rêvions longtemps. Mon amour sera cela, plus
doux d'être cela...
Nel mourut. Dronsart, inconsolable, sanglo-
tant, ne sachant rien d'elle, pas même son état
civil, ne put que jeter le nom de Nel, tout
mouillé de larmes, à l'employé du bureau des
décès, mécontent et qui exigeait des dates,
l'âge, la filiation.
Car Dronsart ignorait tout de celle qui fut
son amante durant deux années. Mais, se sou-
venant de leur dernière conversation, il marqua
sa croix au cimetière de cette mélancolique et
véridique inscription : « Inconnue » , comme si les
cimetières étaient vraiment aussi des musées,
les Musées de la mort !
BUIS BÉNIT
BUIS BENIT
11 y eut, une année, un grand émoi et une
grande affliction, le dimanche des Rameaux,
dans un des doux béguinages de la Flandre.
L'heure de la grand' messe approchait. La
cloche, dans la tourelle à jour, tintait, si frêle
qu'elle avait l'air de dérouler au vent comme
une fumée de sons. Quelques fidèles du voisi-
nage, arrivaient déjà, doux vieillards, femmes
dont les mantes de drap oscillent aussi comme
des cloches... Des béguines commençaient à
sortir de leurs petits couvents, s'acheminaient
aux offices.
Or, à l'église, sœur Dorothée-des-Anges, la
sacristine, allait et venait dans une inquiétude
206 LE ROUET DES BRUMES
grandissante. Le fleuriste de la banlieue, oii
depuis si longtemps elle se fournissait, n'avait
pas apporté, ce matin-ci, la provision de buis
habituelle. Elle s'était rendue chez lui, cepen-
dant, huit jours auparavant, pour le lui rap-
peler expressément. Il n'avait pas pu l'oublier.
Qu'était- il advenu? Un malheur, à coup sûr,
pour lui ou quelqu'un des siens. Sœur Doro-
thée-des-Anges était bien contrariée. Elle dé-
sespérait maintenant de le voir arriver. Il
fallait, cependant, des branches de buis à tout
prix pour les cérémonies du rituel de ce jour,
et aussi pour approvisionner le béguinage, les
fidèles d'alentour, qui y comptaient.
Alors, elle s'abandonna à une résolution
extrême. Elle se rendit en hâte à la maison-
mère qui est le couvent occupé par la Grande-
Dame à l'un des angles de l'enclos. Elle lui fit
part du mécompte et de la nécessité urgente; il
n'y avait qu'un remède : envoyer l'ordre, de
couvent en couvent, de couper le buis dont
sont ornés, suivant la coutume, tous les petits
jardms oii, docile et vernissé, il ourle les sen-
tiers, forme des initiales de patronnes, des
Sacré-Cœur percés d'un glaive de verdure. Ce
BUIS BÉNIT 207
fut, d'abord, une vraie désolation; car elles y
tiennent à leurs jolis jardins, ces béguines! Ils
satisfont leur goût d'arrangement et d'ingé-
niosité. Leur dessin correspond au dessin de
leurs dentelles. C'est fait aussi avec des ro-
saces, des transitions menues, des fonds de
rêve, des corolles ouvertes ou demi-décloses.
Travail fragile et minutieux, travail parallèle...
Leurs dentelles sont comme des vitraux blancs,
aux floraisons de givre; leurs petits jardins
sont des vitraux de couleur...
Vite on se résigna, par obéissance et pour ne
pas déplaire à Dieu. Au couvent des Huit-Béati-
tudes, au couvent de l'Amour-de-Dieu, dans
tous les importants couvent de la communauté,
l'ordre fut exécuté sans retard. On coupa
les plants de buis à ras du sol, on les entassa
dans les corbeilles d'osier de Touvroir.
Mince moisson que celle de chaque jardinet,
assez pourtant pour qu'il apparût tout dénudé.
Alors, les béguines songèrent à un sacrifice
pareil, consenti par elles-mêmes, le jour où on
avait coupé leur chevelure... Et leur petit jardin
leur devint plus cher. Ce fut comme s'il entrait
en religion ce jour-là.
208 LE ROUET DES BRUMES
Or, tandis que tous les grands couvents
avaient fait le sacrifice immédiat de leurs pa-
rures de buis, il y eut un long conciliabule
dans un tout petit couvent, le couvent de la
Miséricorde, situé au bout d'une des ruelles
tournantes. C'était un des plus soignés de l'en-
clos, d'une propreté éblouissante. Les cuivres
de la porte luisaient comme ceux qui sont à la
poupe des bateaux dans les canaux. Les vitres
étincelaient, tendues de fraîche mousseline, si
fraîche qu'on eût dit des voiles de premières
communiantes. Le plâtre rejointoyant les
briques roses mettait des galons blancs sur la
façade. Demeure presque irréelle à force de
patient entretien. Petit logis conservé sous un
verre qui s'évaporait sans doute à la venue de
chaque passant. Couvent de féerie et de songe...
Quand apparaissait une béguine à l'une des
fenêtres, on s'étonnait. C'était moins une cor-
nette qu'un vol entrevu, des ailes de linge en
route pour le ciel. Le miracle d'un tel entre-
tien était dû à sœur Monique, qui n'habitait là
qu'avec deux autres béguines. Ainsi, à trois
seulement, le parfait rangement et la propreté
parfaite étaient possibles. C'est elle qui avait ce
BUIS BÉNIT 209
goût jusqu'au scrupule et l'inculqua à ses plus
jeunes compagnes. Elle entretenait son couvent
comme une conscience. La moindre poussière
l'offusquait comme le péché véniel des meubles.
A plus forte raison répudiait-elle le désordre,
une négligence qui salit ou dérange, tout
accroc modifiant l'ordre immuable de cette
demeure qui en avait pris un aspect d'éternité,
comme déjà hors du temps, sans trace de cor-
poralité et de vie. Aussi, quand arriva l'ordre,
là aussi, d'avoir à couper les buis du jardin
pour la cérémonie de la bénédiction des Ra-
meaux, sœur Monique fut atterrée, d'abord.
Mais, une minute après, elle avait pris une
décision. Jamais elle ne pourrait se résoudre à
tout à coup bousculer et détruire son jardinet
qui était aussi charmant, soigné, correct, fixé
pour ainsi dire, que le reste de l'habitation.
Elle se donna vite de spécieuses excuses. Elle
n'avait que très peu de buis, formant un Sacré-
Cœur dans le parterre du centre. Qu'ajoute-
raient ces quelques branches au grand tas mois-
sonné dans tous les autres jardins du bégui-
nage? C'était comme ajouter un cierge parmi
les étoiles du ciel... Elle s'abstiendrait, sans
14
210 LE ROUET DES BRUMES
dommage pour personne. Nul ne s'en aperce-
vrait. Donc, elle communiqua aux deux autres
sœurs qui vivaient avec elle sa ferme intention,
leur recommandant un secret absolu... Ainsi
leur cher jardin serait sauvé du massacre! Elle
l'avait trop soigneusement bêché, ratissé, ense-
mencé, planté, arrosé sans cesse de ses propres
mains pour qu'on lui demandât maintenant de
le dévaster en un instant. C'était trop cruel
vraiment. C'était lui demander de mutiler son
enfant. Et sœur Monique, indignée, en se ren-
dant à la grand'messe, crut, sur les autres
portes, d'un vert de prairie, voir une croix de
sang comme il y en avait eu en Judée pour le
massacre des Innocents...
A la grand'messe, ce fut très touchant. Les
béguines processionnant, sous leurs longs
voiles blancs, reçurent chacune de l'officiant
un rameau de buis bénit. Elles exultaient,
tenant en main la seule branche rendue du
jardin sacrifié, mais heureuses du don fait à
Dieu, du don fait aux autres, car des laïques
se mêlèrent à leur cortège, doux vieillards,
femmes en mante, fidèles du voisinage, aux
mains de qui s'éparpillèrent leurs jardins. Joie
BUIS BÉNIT 211
de se donner ainsi! Le curé du béguinage en
prit texte pour son sermon; il parla avec émo-
tion de cette grâce de Dieu qui voulut mettre à
l'épreuve leur bonne volonté. Or, toutes avaient
répondu à l'appel céleste, aucune n'avait man-
qué. Toutes sacrifièrent le buis de leurs jar-
dins. Beauté du sacrifice, qui apparaissait sym-
bolique! Ce Sacré-Cœur de verdure, c'était
aussi leur propre cœur. Et Dieu demande qu'on
en agisse toujours ainsi : se créer un cœur
vivace, puis le donner aux autres!
Sœur Monique avait écouté le sermon avec
un émoi grandissant. « Aucune n'avait man-
qué! » Certes, le curé du béguinage ignorait,
mais Dieu savait. La béguine comprit soudain
la laideur de sa faute. Auparavant, on se
donne de bonnes raisons, on se leurre avec des
prétextes et des mensonges. C'est une ruse du
démon qui colore le péché, qui farde son affreux
visage. A présent, elle se rendait compte.
D'abord, elle avait désobéi à l'ordre hiérar-
chique de la Grande-Dame, ce qui est déjà
grave. Mais surtout elle avait mal agi envers
Dieu. Elle refusa le buis de son jardin pour le
212 LE ROUET DES BRUMES
service des autels. Quelle honte! Avoir lésiné
avec l'église, avoir fraudé Dieu! Sœur Monique
se jugea une grande coupable. La branche de
buis bénit qu'elle avait reçue de l'officiant,
durant la procession de la grand'messe, lui
tourmentait la main maintenant comme un
remords. Elle n'osa pas la garder, la rapporter
chez elle. Elle s'en vint la déposer devant le
reposoir de la Vierge, offrande expiatoire parmi
les bouquets et les vases en vermeil. Elle
alluma un maigre cierge, expiatoire aussi, sur
la herse de fer forgé où brûle sans cesse un
luminaire intermittent.
Quand elle réintégra son petit couvent de la
Miséricorde, Finquiétude de sœur Monique ne
fit que s'accroître à la vue du jardinet sauve-
gardé où le Sacré-Cœur de buis éternisait ses
méandres verts. Il allait falloir se cacher de
tous les yeux, les jours suivants, défendre sa
porte contre toute visite inopportune, ne rien
laisser transpirer du secret caché là. Pourvu
que les deux jeunes béguines qui vivaient avec
elle ne fussent point indiscrètes! Elle leur fit
mille recommandations, au grand mécontente-
ment de ses compagnes. Celles-ci avaient protesté
BUIS BÉNIT 213
dès le début, ne voulaient pas désobéir. Main-
tenant elles s'ennuyaient de la responsabilité
commune, du remords à porter ensemble. Une
aigre dispute s'éleva. Elles firent de dures
reproches à sœur Monique. Celle-ci s'en faisait
bien d'autres à elle-même. Même son cher jar-
dinet ne la consola pas. Elle le regardait avec
horreur, comme son tentateur, la cause et l'oc-
casion de sa chute. Le démon s'était habillé de
fleurs pour perdre son âme. C'est le serpent du
Paradis terrestre qui ondulait là, en forme de
Sacré-Cœur, avec toutes ses écailles de buis.
Sœur Monique, qui était vieille et souffrait
d'une très ancienne maladie de cœur, passa
ce dimanche dans une grande angoisse.
Elle se jugea en état de péché mortel. Elle se
crut perdue aussi de réputation, car on appren-
drait sa désobéissance dans le béguinage. Le
soir, elle se coucha pleine de malaise. Et le
lendemain, ses deux compagnes, ne la voyant
pas levée à l'heure habituelle, la trouvèrent
morte dans son lit.
Quand la Grande-Dame, le curé, les autres
béguines, appelés vite au secours, pénétrèrent,
ce fut une immense stupéfaction de voir le
214 LE ROUET DES BRUMES
Sacré-Cœur de verdure intact dans le jardinet !
« Sœur Monique n'avait pas donné son
buis ! »
La nouvelle causa un grand scandale. Sœur
Dorothée-des-Anges, surtout, la sacristine, en
fut indignée. Toutes les sœurs se signèrent.
Cette mort subite était une punition de Dieu.
Chacune répétait avec effroi : « Elle n'avait
pas donné son buisi » On la jugea damnée, ou
tout au moins, pour bien longtemps, au Purga-
toire.
Or, tandis qu'on avait fait sa dernière toi-
lette, étendu le corps sur le petit lit aux rideaux
de percale lilas pâle, placé dans ses mains un
crucifix de cuivre, on voulut mettre sur la com-
mode, près d'elle, suivant la règle, une branche
de buis trempant dans l'eau bénite. Sœur Mo-
nique, elle, n'avait pas osé rapporter son
rameau de l'église. On demanda tour à tour à
chaque béguine voisine d'offrir le sien. Toutes
refusèrent, prises de peur ou gardant rancune
à celle que Dieu châtia. A la fin, il fallut se
résigner à aller prendre, dans le jardinet même
de sœur Monique, une branche de son propre
buis, qu'on mit dans un verre d'eau à côté du
BUIS BÉNIT 215
cadavre. Elle n'avait pas voulu toucher à son
jardinet; c'est la mort qui y toucha! Et la place
où on dut entamer le buis, dans le Sacré-Cœur
du parterre, apparut soudain béante comme
une blessure, la blessure inévitable dont sœur
Monique était morte.
AU COLLÈGE
AU COLLEGE
Chaque fois qu'octobre revient, je me remé-
more presque avec effroi le moment pareil où,
les vacances finies, je retournais moi-même au
collège. Triste échéance! Morne saison qui, du
lointain des années, me considère, avec les
yeux blancs d'une statue sur un tombeau! Ceux
qui étudièrent dans les lycées de Paris ne
savent rien de ces douleurs. Ici, par les portes
et les vitres, il arrive quand même un peu des
bruits de la grande ville, un peu des plaisirs,
des musiques, du vice aussi dont la curiosité
adolescente s'enivre — enfin de quoi donner
envie de vivre.
Mais, en province, là-bas, les grands collèges
220 LE ROUET DES BRUMES
religieux, si moroses et si gris! Le mien était
clos comme un séminaire. Et, tout autour, la
ville morte s'affligeait dans le concert en larmes
de ses cloches. Il y avait une cour centrale, un
terre-plein nu comme une grève où la mer
retirée a laissé sa tristesse. Pas même l'anima-
tion de quelques arbres. Seul, dans un pignon,
le cadran implacable d'une grande horloge,
dont les aiguilles se cherchaient, se quittaient;
les sonneries de l'heure tombaient sur nous, si
plaintives, quelles en semblaient obscures! On
eût dit une pluie de fer et de cendres. Existence
invariable et morne, sous les hauts murs de
cette cour interceptant le soleil ! C'est là que
mon âme, toute jeune, s'est déprise de la vie
pour avoir trop appris la Mort!
La Mort ! C'est elle que les prêtres qui furent
nos maîtres, installaient parmi nous dès la
rentrée. Nous arrivions de la maison paternelle
avec nos jolis trousseaux de linge neuf et frais.
On y mêla le poêle des catafalques, son velours
noir aux ganses jaunes. Nous ne pensions qu'à
tout à fait grandir, apprendre, pour enfin mar-
cher seul, aimer, conquérir le monde, vivre !
AU COLLÈGE ^21
On nous enseigna à nous préparer à bien
mourir.
Et tout était mortuaire, comme à dessein!
Même les promenades que les pensionnaires
faisaient une après-midi, chaque semaine. Nous
sortions en longue file, trois par trois, menant
une course rapide à travers la ville, au long des
canaux d'eau inerte, dans les quartiers déserts
de rÉvêché, pour aboutir au plus vite à des
banlieues navrées, oi^i sont les cimetières.
Presque chaque fois nous rencontrions un cor-
billard, grande voiture drapée, avec des croque-
morts coiffés de tricornes noirs et sinistres. Les
chevaux, dès le faubourg atteint, étaient mis
au trot... La voiture filait, tanguait, sur les
pavés inégaux. Ah! quelle angoisse pour le
pauvre mort, à qui ces durs cahots pourraient
faire mal!... De quelque côté que notre bande
d'enfants se dirigeât, aux quatre coins de la ville,
elle aboutissait à des cimetières, si désolés en
cette province austère qui n'a pas l'art d'attifer
les tombes. Nulle part ces fleurs vives, ces
nœuds de rubans, cette bimbeloterie funéraire,
ces perles blanches qui semblent des larmes
mises en bouquet... Rien que les noires cheve-
222 LE ROUET DES BRUMES
lures des saules, les sapins géométriques, une
ordonnance de fatalité et d'abandon.
J'avais la sensation que nous étions nous-
mêmes conduits en troupeau à la mort; la sen-
sation obscure qu'a peut-être l'agneau, marqué
de la croix rouge, qu'on dirige vers l'abattoir...
Et nous allions, chassés hâtivement au long de
la route du soir par un long prêtre osseux,
noir comme un chien de berger... C'est ainsi
qu'on nous vicia pour jamais la joie de la
Nature. Les eaux vives, le vent qui s'ébroue
dans les blés, les oiseaux, le grand espace, le
ciel aperçu tout entier, les bêtes aux nobles
lignes, les arbres dont le feuillage fait un bruit
de foule, rien ne m'enchante, rien ne me
donne l'ivresse de vivre. Je ne peux plus voir
dans la campagne que la terre finale.
La MortI Plus encore qu'en ces mélanco-
liques promenades, nous la sentions nous envi-
ronner durant les offices religieux. Surtout au
temps de la Retraite annuelle, qui avait lieu
quelques jours après la rentrée d'octobre, comme
s'il fallait tout de suite remettre notre enfance
en présence de l'Eternité, qui seule importe.
AU COLLÈGE 223
Celte Retraite était prêchée d'ordinaire par un
prédicateur étranger et consistait en quatre
jours de sermons, de méditations, d'exercices
pieux terminés par une confession et une
Eucharistie générales. Le prêtre, en chaire,
nous tenait des discours lugubres et véhéments
sur la brièveté de la vie, la mort inévitable,
l'horreur du péché ; puis, avec des circon-
locutions prudentes que quelques-uns enten-
daient pleinement, que d'autres, demeurés plus
chastes, ne s'expliquaient qu'à peine, l'orateur
sacré parlait du sixième et du neuvième com-
mandement. Le sermon sur l'Enfer surtout,
qui était de tradition, m'est demeuré un sou-
venir cruel : c'était chaque année, le soir, dans
l'église déjà noyée d'ombre, que le prédicateur
entamait le sujet redoutable. Peinture tragique
et rouge : on nous montrait un abîme tout à
coup entr'ouvert, un brasier éternel, des corps
vêtus de feu, des bras tatoués de brûlures, des
bouches suppliant après une goutte d'eau, une
larme de Dieu, pour se rafraîchir — et qui ne
viendra jamais. L'obscurité régnait. A peine
quelques cierges allumés et qui, dans un cou-
rant d'air, allongeaient et déplaçaient des
224 LE ROUET DES BRUMES
flammes. Nous étions terrifiés. Il y avait déjà
le rouge de l'Enfer autour de nous. Et la voix
du prédicateur s'entendait seule... Lui-même
était rentré dans les ténèbres, faisait partie des
ténèbres... C'était comme si la bouche de
l'ombre avait parlé... Et elle apostrophait, d'un
ton inquisiteur. Chacun de nous semblait dési-
gné, menacé. Elle disait : « Voilà votre sort,
si vous mourez ! Vous n'aurez plus que des
habits de feu. Or il y a des cas de mort subite
à tout âge. »
Et nous tremblions déjà comme d'un frisson
d'agonie...
A cause de notre jeunesse, nous nous sen-
tions peu menacés, malgré ces incessants
rappels de la mort. Pourtant il y avait des
malades souvent, parmi nous. On les menait à
l'infirmerie, la chambre dont les fenêtres
avaient des rideaux de coton blanc, deux
fenêtres, les dernières du haut bâtiment lon-
geant la cour... L'infirmerie! Comme ce mot
nous sonnait triste ! Nous la considérions
comme l'antichambre de l'Eternité. Nous regar-
dions avec effroi ses deux hautes fenêtres,
chaque fois qu'un de nous était devenu malade,
AU COLLÈGE 225
avait dû s'aliter. Presque en tout temps, d'ail-
leurs, on y apercevait quelque pâle élève, pour
une migraine, un mal de dents, portant un
bandeau blanc aux joues ou au front, qui s'ap-
puyait aux vitres. De loin, d'en bas, dans la
cour, quelle mélancolie de voir, à des visages
jeunes, ce bandeau de frimas, ce pansement de
neige ! C'était comme si la guerre avait passé...
On aurait dit de petits blessés et qu'il y avait
du sang sous ce linge!
Durant ces sombres années, il y eut soudain
une éclaircie, une embellie merveilleuse, une
assomption de lune céleste entre les peupliers
noirs. On voulait nous initier à la mort. Notre
adolescence s'mitia d'elle-même à l'amour.
Gomment eut lieu la révélation? Par un livre.
Je n'en oublierai jamais l'indicible enchante-
ment. La bibliothèque du collège était sévère,
soigneusement triée, émondée, puritaine, irré-
prochable. Rien que des vies de saints, des
ouvrages d'histoire, des récits de voyage... Il
s'y trouva aussi, par on ne sait quel hasard, les
Harmonies poétigues et religieuses. On ne pou-
vait lire qu'une demi-heure, le soir, à la fin de
15
226 LE ROUET DES BRUMES
l'étude. Magique apparition, au long du mysté-
rieux livre, qui se mit à chanter entre mes
doigts comme une musique... Lamartine!... Son
visage apparut dans le blanc des pages, beau
comme un dieu... Un autre visage surgit près
du sien : Elvire! leurs cheveux se mêlaient...
La Méditerranée les entraînait sur sa grève...
Les vers un à un murmuraient. Ils déferlaient...
C'étaient des vagues bleues. Moi aussi j'allais,
frôlé par ces vagues... Où étais-je? Le rêve
m'emmenait en voyage... Les grandes lampes
de la salle d'étude versèrent une pâleur de clair
de lune... Leurs lourds abat-jour eurent l'air
d'un halo. Elvire! C'était donc elle, l'amour!
Ah! son visage, ses cheveux du noir de la
nuit; sa chair brune, couleur d'ananas, comme
l'ont les filles du Midi; et le parfum de cette
chair, qui devait fondre également sur les
lèvres! Lamartine le savait — puisqu'il l'avait
embrassée.
C'était cela l'amour? Et quoi encore? Trouble
ineffable... Qu'est-ce donc qu'ils nous parlaient
de la mort, ces prêtres mornes? Il y a d'abord
l'amour! Ah! quand viendra-t-il pour nous?
Elvire était en chemin. Nous songions à des
AU COLLÈGE 227
baisers... Nous songions aussi, en tremblant
un peu, à ce mystère des seins, mal connu, mal
vu sur des statues, entr'aperçu dans des pro-
menades, au buste nu des nourrices. Vision
excitante!... Nous en avions le cœur comme
arrêté dans la poitrine. Nous étions essoufflés,
ainsi que d'une course ou d'un grand saisisse-
ment. Les seins d'Elvire? Est-ce que Lamartine
les avait touchés, y mit les mains — la bouche
peut-être, comme nous faisions à nos gourdes,
Tété? Elvire! Nous lui comparions des jeunes
filles entrevues aux vacances, une petite cou-
sine venue chez nos parents avec les siens, et
qui nous avait regardé, en rougissant. Elle était
rose, elle. Elvire était brunie. Mais elle, aussi,
avait un corsage bombé, que nous n'osions
pas regarder — sans doute les mêmes seins
qu'Elvire...
0 cette première révélation de l'amour! La
petite fièvre qui nous farda les joues... Nous
n'avions plus conscience du temps ni du lieu...
Nous rêvions... Nous dérivions... Nous susci-
tions des images passionnées mais non impu-
diques. Car l'imagination intervenait seule
encore. Nous étions demeurés chastes, assez
228 LE ROUET DES BRUMES
pour vite nous alarmer de ces mirages, de
l'amour, d'Elvire, de la cousine qui lui res-
semblait. La crainte religieuse vite réapparais-
sait, la crainte du péché, le péché par mau-
vaises pensées et mauvais désir, oti nous
venions peut-être de glisser, le péché mortel...
Et l'idée de la mort revenait, la peur de la
mort, qui faisait bientôt enfuir l'Amour!..
Car plus que l'Amour — un rêve trop loin-
tain! — la mort fut une réalité... Surtout qu'un
de nos compagnons tomba gravement malade.
Il dut retourner chez ses parents. Quelques
semaines après, on nous annonça qu'il était
mort. Instantanément chacun pensa à la voix
du prédicateur de la Retraite : « On meurt à
tout âge. Prenez garde d'être damnés. Vous
aurez des habits de feu dans l'Enfer ». Est-ce
que notre malheureux compagnon était sauvé?
Ou bien avait-il déjà des habits de feu! Il avait
rencontré Elvire, alors, qui était morte aussi...
Etait-elle damnée ou sauvée, elle? Leur souve-
nir se confondit... Est-ce elle ou lui qui man-
quait à cette place inoccupée, parmi les bancs?
Personne ne consentit à la prendre. Oh !
AU COLLÈGE 229
ce vide qui nous devint insupportable !...
C'était comme si on avait fait une ouverture
à une haie en fleur pour passer un cercueil.
Trou béant. N'allait-on pas combler cette fosse?
Il fallait effacer l'absence. Chacun trembla. Nul
ne voulut remplacer le mort. Il sembla ainsi
garder sa place, se continuer parmi nous...
Sinistre emblème! Toujours la Mort fut pré-
sente au milieu de notre adolescence. Ah! ces
années où il aurait fallu nous apprendre à aimer
la Vie et où on ne s'occupa qu'à nous familia-
riser avec la Mort. Collège trop religieux! Et,
tout autour, une ville trop morte ! A force d'avoir
peur de la mort, tout se transposait, prit un
sens funéraire, même l'Amour qui s'en vint vers
nous avec la ressemblance d'Elvire morte...
A tel point que, dans ce temps-là — pauvres
enfants que nous fûmes! — même quand le
bourdon du beffroi s'entendait, que ses sons
vastes tombaient, il nous semblait que c'était
pour combler le silence — à la façon des pel-
letées qui comblent une fosse.
LES CHANOINES
LES CHAINOINES
L'évêque était mort. Sa fin fut vaillante
comme sa vie. Sur son lit d'agonie, après avoir
reçu les saintes huiles, mis en paix sa cons-
cience et prêt à paraître devant Dieu, monsei-
gneur Prat demeura ferme, perspicace et
presque jovial, en présence des grands vicaires
et chanoines sévères, de ses domestiques, de
son fidèle valet de chambre, qui pleuraient.
Lui se remémorait. Il remerciait la Providence.
Sa vie avait été bonne, belle, mouvementée,
selon son rêve. Il avait mené de grands com-
bats à coups de crosse, contrfe les mécréants
et les libres-penseurs. Ses œuvres avaient cou-
vert le diocèse d'une moisson de couvents et
534 LE ROUET DES BRUMES
d'hospices. Il avait connu aussi la popularité,
presque la gloire. Il se rappelait maintenant
dans tous ses détails sa carrière de député-
évêque, ses voyages à Paris, la jolie « gar-
çonnière » qu'il avait, là-bas, au faubourg
Saint-Germain, et ses succès oratoires, les
jours de triomphe à la tribune où ses
mains pastorales avaient des frissons d'ailes,
où ses mains pâles avaient un planement de
colombe, la colombe du Saint-Esprit au-des-
sus de l'assemblée comme au-dessus de la
mer.
Monseigneur Prat se ressouvint. Il s'exalta,
exulta, essaya encore des gestes oratoires...
Assis sur son lit, presque râlant, le corps étan-
çonné par des coussins, il demeura, jusqu'au
bout, allègre, joyeux, presque combatif. Il
tenait en main un grand crucifix d'ivoire; et il
le maniait, le faisait glisser et jouer entre ses
doigts, le lançait, le rattrapait, le balançait,
en mille jeux inconscients, comme ferait, avec
un coupe-papier, le liseur nerveux d'un nou-
veau livre...
Les chanoines, sévères, s'offusquèrent. Ils
auraient bien voulu reprendre le crucifix sacré
LES CHANOINES 235
au moribond irrévérencieux. Mais ils n'osè-
rent pas. Tenace et autoritaire envers eux,
l'évêque leur inspirait encore de la crainte au
seuil de son tombeau... Ses yeux s'allumè-
rent d'éclairs suprêmes. Il parlait encore, très
lucide, et vite, faisant mille recommandations.
Avec un sourire malicieux dont ils ne com-
prirent pas, à ce moment, la perfidie, il fit
approcher le grand vicaire et lui dit, à mots
haletants : « Testament... Là... Tiroir du secré-
taire... Olographe... Pas notaire... Demain...
Lirez aux chanoines demain I » Et il trépassa
aussitôt, comme si, après cette communication,
il n'avait plus qu'à se réfugier dans la mort.
Et le grand crucifix, échappé à sa main, cha-
vira, tomba sur sa poitrine, où il parut s'en-
dormir aussi, comme un ami sur le sein de
l'ami.
Une grande douleur éclata parmi le peuple,
qui aimait monseigneur Prat pour ses largesses,
sa rondeur, sa vaillance. Dans la ville et tout
le diocèse, il y eut une réelle affliction des
cœurs. Les cloches des paroisses sonnèrent,
tracèrent dans l'air des chemins noirs qu'on
eût dit encombrés de pleureuses...
236 LE ROUET DES BRUMES
A Tévêché, dans le salon d'apparat, monsei-
gneur Prat, le corps embaumé, revêtu de ses
habits pontificaux, fut exposé sur un lit de
parade, une sorte de vaste estrade illuminée de
cierges, où se relayaient, pour la veille, des
groupesdeséminaristes. Ceux-ci, aussi, aimaient
leur évêque. Il avait su captiver ces jeunes prê-
tres, lui-même, insouciant comme l'est la jeu-
nesse, ne doutant de rien, s'en remettant au ha-
sard et à Dieu, lyrique et confiant. Par contre,
les chanoines vécurent en perpétuel conflit avec
leur évêque, irrités de le voir ainsi irréfléchi,
trop audacieux, si bavard, sans nulle diplo-
matie, et ne calculant pas plus ses pensées que
ses dépenses. Dans quel état allaient-ils trouver
l'administration du diocèse?
Le lendemain, conformément à la dernière
volonté de Sa Grandeur, le grand vicaire
réunit, dans la salle du conseil de Tévêché, le
chapitre des chanoines de la cathédrale pour
leur donner lecture du testament de monsei-
gneur Prat, trouvé, en effet, dans le tiroir,
qu'il avait indiqué, de son secrétaire...
Dès les premières lignes, ce fut une stu-
peur. L'évêque avouait ses finances obérées.
LES CHANOINES 237
Ce testament était un relevé de comptes, très
précis vraiment pour l'esprit désordonné qu'on
lui avait cru. Il s'était trop engagé, dans des
œuvres multiples : notes d'architectes, pour
des hospices de vieillards et d'enfants, des
couvents nouveaux; emprunts pour les écoles
diocésaines, qui lui avaient tant coûté, au
temps des luttes contre l'enseignement laïc.
En regard, il exposait son actif : trois cent
mille francs de fortune personnelle, qu'il
laissait pour acquitter un peu les sommes dues;
puis il énumérait son mobilier, ce qu'il possé-
dait à Paris dans cette « garçonnière » du fau-
bourg Saint-Germain.
Le grand vicaire qui lisait le testament,
s'arrêta... Il était suffoqué... La colère faisait
trembler sa voix; et la honte aussi d'un pareil
état de choses tout à coup révélé.
— « Quel scandale! » osa dire un des plus
jeunes chanoines, traduisant d'un coup les
sentiments de tous.
Alors les autres s'enhardirent. Les exclama-
tions se croisèrent...
— Il nous a dupés !
— C'était un sot!
2ù8 LE ROUET DES BRUMES
— Un coquin.
— Deux millions de dettes !
— Qu'allons-nous faire?
— La faillite! Un diocèse en faillite!
Le grand vicaire reprit la lecture du testa-
ment : « Dans mon appartement à Paris, il y a
quelques objets de valeur dont la vente per-
mettra d'augmenter encore un peu l'actif de
ma succession : c'est-à-dire les éditions rares
de ma bibliothèque, des premières éditions
de Bossuet, de Racine, de Ronsard ; et mes
œuvres d'art, mes tableaux : j'ai deux dessins
de Latour qui valent bien trente mille francs
et un Delacroix qui doit valoir le même prix. »
Là-dessus, il y eut une explosion parmi les
chanoines : « Un Delacroix! Il achetait des
tableaux, et il ne payait pas les maçons! Est-ce
pour cela qu'il quêtait, dépouillait les fidèles ! »
Encore une fois, les exclamations se croisè-
rent. Le grand vicaire continuait déjà : « J'ai
dix bagues pastorales dont quelques-unes avec
des pierres rares. Ceci suffira (sans qu'on en
fasse mention dans le compte général) pour
solder par préciput, le compte de mon édi-
teur, qui publia en œuvres complètes les dix
LES CHANOINES S>39
volumes de mes discours parlementaires, man-
dements et sermons. »
Les chanoines s'exclamèrent de nouveau et
plus violemment. Il y eut un rire qui courut
comme l'écume sur la mer.
— Ses œuvres complètes !
— Pas un exemplaire ne s'est vendu...
— C'est plagié partout...
— Oui! duLacordaire, du Bourdaloue...
Les rancunes, la longue inimitié, éclatèrent.
Le vin rouge des ambitions, longtemps com-
primé par l'autoritaire évêque, tourné en fiel et
en vinaigre, ruissela des cœurs débondés...
Une mare de haine stagna. Ce fut un grand
silence stupéfait.
Les ricanements reprirent :
— Et ses bagues pour payer ses livres!
— Dix bagues, comme une femme !
— Des cadeaux, peut-être...
— Qui sait la vie qu'il menait, là-bas, à
Paris? dit l'un des plus vieux chanoines, le
doyen du chapitre, celui qui avait compté sur
le siège épiscopal, quand monseigneur Prat fut
nommé à sa place, par suite de quelles intri-
gues et compromissions dans les antichambres
240 LE ROUET DES BRUMES
des ministres de la République!... » Et le rancu-
nier chanoine continua: « Un appartement ! Est-
ce qu'un saint évêque ne descend pas plutôt
dans un couvent, chez un prêtre, à la rigueur
dans un hôtel d'ecclésiastiques... Mais un
appartement! »
— Une garçonnière! interrompit le plus
jeune chanoine, avec une voix stridente.
— Oui ! comme les viveurs !
— Qui sait? Il recevait des femmes peut-
être...
— C'est là que l'argent du diocèse aura
passé...
Alors ce fut une tempête de cris, de rires,
d'imprécations, d'ironies, tout un charivari qui
remplit la salle du conseil, battit les murs,
menaça d'enfoncer les portes et d'aller submer-
ger, dans le salon voisin, monseigneur Prat
immobile sur le lit de parade. Le grand
vicaire, hypocrite et prudent, fit le signe du
silence à l'assemblée en délire : « Prenez
garde ! » Et les chanoines se méfièrent des
séminaristes proches qui, eux, furent dupes de
leur évêque et le veillaient tout en larmes.
Monseigneur Prat eut des funérailles so-
LES CHANOINES 241
lennelles. Tout le monde officiel y assista,
louangea cette grande figure politique et
religieuse : évèque et député, il avait été sur-
tout un grand patriote. Le peuple aussi le
pleura, encombra les rues où les réverbères
allumés, voilés de crêpe, évoquaient des cœurs
d'or, des oiseaux de lumière venus du ciel et
qui auraient pris le deuil. Et quelle émotion,
quand le mort passa, toujours couché sur le
haut lit de parade de l'évèché! Il reposait,
le visage découvert, regardant le ciel d'où
tombaient les tocsins. Visage impassible, et
moins beau de la beauté de la mort que d'un
calme d'éternité... C'était lui-même, devenu
un marbre. Emoi de voir ainsi promener le
mort, la face nue, de Févêché à la cathédrale!
C'était la coutume en cette province, restée
attachée aux vieux usages. L'obit fut célébré
en grande pompe. L'orgue déploya tous ses
velours noirs ; mille cierges étincelèrent, leur
cire livide comme la mort; et le goupillon
des absoutes aspergea l'assistance de goutte-
lettes froides, un dernier éparpillement de
larmes.
Après quoi, la cathédrale étant évacuée, les
16
242 LE ROUET DES BRUMES
lourdes portes closes au verrou, les sacristains
apportèrent le cercueil de l'évêque devant le
lit de parade qui, durant l'office, avait constitué
le catafalque. Et, selon la coutume aussi, les
chanoines s'apprêtèrent à la mise en bière de
Sa Grandeur.
C'étaient eux, et eux seuls, qui devaient
remplir ce suprême office. Ils enlevèrent le
cadavre et le transbordèrent dans le cercueil;
puis retirèrent les coussins où il s'appuyait
pour l'allonger horizontalement. A ce moment
un spectacle extraordinaire s'offrit. L'Evêque
demeura assis, en suspens et d'aplomb cepen-
dant, droit sur son séant. Le corps, vite placé
dans cette position à la minute de la mort,
s'était refroidi ainsi. Maintenant il n'y avait
plus moyen de l'étendre, de supprimer cet
angle, d'ouvrir le compas effrayant qu'il fai-
sait lui-même. 11 demeurait assis, au bord de
son cercueil... On essaya de l'incliner, de le
coucher. Il résista. Les chanoines se regardè-
rent, interloqués, bientôt furieux. Il semblait
les narguer, les déher encore... Alors le plus
jeune des chanoines se décida; il appuya, des
deux mains, sur la poitrine du mort, le prit
LES CHANOINES 243
aux épaules, le força à loucher, clés omoplates,
le fond de la bière, comme fait un lutteur avec
son adversaire vaincu. On entendit un craque-
ment sinistre... Alors tous les chanoines inter-
vinrent... Ils s'attaquèrent au cadavre, retirè-
rent, le bousculèrent, l'aplatirent à même le
cercueil de plomb... Ils plièrent les mains
jointes. Le grand vicaire, sans se baisser, jeta,
par-dessus, la crosse en or qui vint frapper
le mort au visage. Enfin on rabattit, à grand
bruit, le couvercle, mais comme il fermait
mal, comme le corps et la tète, à cause de
la longue position verticale, se redressaient
encore, les chanoines, pesant d'un unanime
effort, avec des rires étouffés et une grande
rancune satisfaite, tous ensemble, sur le cer-
cueil s'assirent.
LES GRACES D'ÉTAT
LES GRACES D'ÉTAT
Veuve, elle se cloîtra tout à fait. Et dans
risolement, elle-même pâle de la grande pâleur,
elle sembla se modeler en statue grave, aux
yeux sans regard, aux gestes immobiles — telle
une statue funéraire, gardienne du tombeau.
C'avait été brusque et effroyable, cette mort
d'un mari aimé passionnément naguère. Il
s'était suicidé un matin d'automne, dans son
cabinet de travail, avec un revolver, menu
comme un jouet... Pas de drame bruyant. La
détonation ne s'entendit même pas. Comme on
venait le prévenir à l'heure du déjeuner, on le
trouva affaissé sur la table où il écrivait d'ha-
bitude... Rien qu'une petite mare de sang, déjà
248 LE ROUET DES BRUMES
bue, sur la page non commencée et toute blan-
che... Tache dentelée et carminée. On aurait
dit une feuille rouge des arbres de l'avenue
touchés par octobre, qui serait entrée par la
fenêtre et tombée là. Ce fut une grande stupé-
faction que cette mort volontaire en ce ménage
jeune, riche, sans calamités et qui semblait
vivre uni.
« Pourquoi s'était-il suicidé? » Personne ne
pouvait répondre à l'étrange question. On
essaya des suppositions, on colporta des calom-
nies. Seule la veuve comprenait, savait le motif
héroïque et invraisemblable. Elle avait entendu
souvent son cher mort se plaindre et souffrir
de ses insuccès littéraires. Il se jugeait mé-
connu, l'apparition d'un premier livre ne l'ayant
pas rendu célèbre du coup. 11 disait avec amer-
tume : (( Parce que je suis riche, on me traite
d'amateur. » Parfois, il ajoutait : « On me rendra
justice après ma mort! » C'est pour cela qu'il
s'était tué. La veuve le sentait bien, il avait
fait ce sacrifice — le sacrifice de Ja vie, de la
fortune, du bonheur et d'elle-même — à son
violent appétit de la renommée. C'était cri-
minel, mais sublime aussi, après la première
LES GRACES d'ÉTAT 249
expérience qui fut fâcheuse, il ne se sentait plus
le courage de publier, dans les mêmes condi-
tions, ses autres livres, toute une œuvre com-
pacte, une série de manuscrits écrits avec des
effusions ruisselantes et un lyrisme qui piaffa
sur le papier... Encore une fois, des mécon-
naissances annuleraient son effort. Son œuvre
était belle et méritait la gloire. Mais la gloire
ne s'accorde qu'aux morts. Il accepta de mourir.
La veuve s'enferma dans le cabinet de tra-
vail de l'héroïque défunt, toujours intact...
L'officiant était parti du sanctuaire, mais un
dieu y demeurait, le dieu créé par lui dans
l'hostie consacrée. Blancheur du papier, pareille
à celle du pain azyme, et qu'on transsubstantie
aussi. La veuve mania les précieux manuscrits,
les classa. Il y en avait de tous les genres :
des romans, des essais sur l'amour, des pen-
sées, de la philosophie, voire des études mo-
rales et politiques, des drames aussi... Durant
des journées entières, elle les déchiffra, en fit
des copies nettes et pompeuses... Elle ne sortit
plus guère.. ^ Aussi pâle que son mort, elle
continua à vivre avec lui. Ses portraits s'accu-
mulaient autour d'elle : des photographies sur
250 LE POUET DES BRUMES
tous les meubles, à tous les âges ; puis un
pastel, grandeur nature, sur un chevalet, avec
son teint olivâtre, sa bouche de raisin bleu, ses
yeux nostalgiques. On aurait dit qu'il vivait,
allait parler, remercier la fidèle compagne occu-
pée à préparer sa gloire immanquable et proche.
La veuve s'exaltait : « C'était un génie! » Puis
elle s'attendrissait, s'enorgueillissait, se répétait
elle-même comme la meilleure consolation :
« Oui! je suis la veuve d'un grand homme. »
Elle se décida à publier vite cette œuvre admi-
rable et immense. L'écrivain y avait sacrifié
son existence. Il fallait tout de suite lui payer
ce salaire de la gloire qu'il attendait, là-bas,
avec une face affligée et des mains impatientes,
de l'autre côté de la vie. Donc la veuve con-
sulta des amis, des écrivains aussi, sur le meil-
leur mode de publication de ces chefs-d'œuvre
posthumes. Elle leur lut des fragments, attendit
les éloges, força l'admiration : « N'est-ce pas
que c'est sublime? » Jamais elle ne trouva
qu'on fût au diapason voulu. Seul, un vieil ami,
un soir qu'elle lui avait lu un chapitre de frag-
ments philosophiques, la satisfit, quand il pro-
clama : « C'est un nouveau Pascal. » Veuve de
LES GRACES d'ÉTAT 251
grand homme! Elle exulta, voulut publier tout
en même temps, le même jour, afin qu'éclatât
l'œuvre dans son ensemble écrasant... Cathé-
drale bâtie pour les siècles dont tous les écha-
faudages tomberaient à la fois... On la dissuada
de ce projet... Une publication successive,
volume par volume, à intervalles réguliers
mais distants, vaudrait mieux pour en imposer
à la foule oublieuse de nos temps... 11 en fut
fait ainsi; et un premier livre posthume parut,
dans une indifférence et un silence, d'ailleurs,
unanimes.
La veuve ne pouvait manquer de se reprendre
à la vie. Elle était trop jeune pour demeurer
l'ange des ruines, trop belle et riche pour ne pas
susciter des convoitises... Chez des parents, la
seule maison oii elle allât pour se reposer un
peu de ses absorbants travaux de copies et
d'épreuves, elle rencontra plusieurs fois de
suite un homme, élégant d'ailleurs, dont les
regards insistants offraient l'amour, la fin du
deuil, le recommencement de tous les espoirs...
Peu à peu il déplaça les gestes immobiles de la
statue funéraire.
Quand il l'avait regardée, la veuve éprouvait
252 LE ROUET DES BRUMES
celte sensation d'avoir soudain une rose rouge
parmi ses crêpes noirs, immuables. Cela la
troubla, gênée comme d'une inconvenance,
mais frémissante aussi comme du printemps
proche. Elle se surprit, le matin, entraînée à
des rêveries. Elle prolongea le temps de sa toi-
lette, s'essaya de nouvelles coiffures, un peu
lasse de ses habituels bandeaux rigides... Et
toujours la sensation de la rose rouge, quand
elle passait sa robe noire, la rose rouge revenue,
de plus en plus présente...
Et elle pensait à la rencontre de la veille,
chez les parents où elle passa la soirée... Certes,
cet homme se déclarait vis-à-vis d'elle, par mille
nuances certaines, quoique indicibles. Mais
c'était impossible ! Elle avait à travailler, à
veiller la mémoire et la gloire de son cher mort.
Il y fallait un long zèle pour lequel toute sa
vie suffirait à peine. Elle retourna s'enfermer
dans le cabinet de travail, honora les portraits,
déchiffra les manuscrits embrouillés, continua
le dépouillement des papiers sans fin, ordon-
nança des copies calligraphiées. Désormais,
cependant, elle eut des distractions... Sa main
se fatigua plus vite... Ses regards s'aimante-
LES GRACES d'ÉTAT 253
rent aux fenêtres, vers les arbres reverdis de
l'avenue. Elle dériva en des rêveries, se remé-
mora des conversations et des rencontres,
songea à cet homme nouveau entré dans sa vie
et qui voulait empêcher la fidélité de son culte. . .
Alors elle se rejeta à son travail, reprenant la
plume, écrivant; puis, s'interrompant, se met-
tant à lire tout haut la page recopiée : « Tiens,
c'est moins bien, ceci ! » Le texte la désillu-
sionna, maintenant. La pensée lui en apparut
banale, les mots décolorés... Un voile obscurcit
le génie. L'esprit de la veuve, peu à peu, fut
habité par le doute...
Son trouble grandit en même temps que son
intérêt pour l'homme qu'elle rencontrait chez
ses parents. Elle l'y vit davantage, de façon
plus familière. Un jour son hommage muet se
déclara en aveux brûlants, en supplique émue.
— Vous êtes trop jeune et trop belle pour
vivre toujours avec la mort !
La veuve se fiança. Un seul scrupule, à ce
moment, obscurcit sa joie de renaître à
l'amour, à la vie. Qu'allait-elle faire de tous ces
manuscrits ? Du moment qu'elle se remariait,
il n'était plus convenable, il serait indélicat,
254 LE UOUET DES BRUMES
même inconvenant, vis-à-vis de son second
mari, de s'occuper du premier et de le rendre
célèbre. Surtout qu'en quittant son nom, elle
n'avait plus aucun titre à s'y intéresser, ni
même aucun droit. Si encore il eût eu vrai-
ment du génie! Mais elle commençait à voir
qu'elle fut leurrée par un mirage ; par sa dou-
leur et sa confiance. Elle accepta, sans con-
trôle, la garantie du sang, cette caution du
suicide, pour certifier la foi dans l'immortalité
de l'œuvre laissée. Mais le pauvre mort s'exalta
sans doute par un orgueil solitaire. Elle aussi,
dans la suite, s'exalta. Quel prisme que les
larmes ! Elle avait lu ainsi, et s'abusa. A pré-
sent le texte apparaissait lui-même. C'était
médiocre, en somme... Alors, sans scrupule, et
puisqu'il ne fallait pas humilier son nouveau
mari en ayant l'air d'attacher du prix à ce qui
venait de l'ancien, elle emporta, un soir, toute
une pile de manuscrits et alla les jeter à la
vSeine, comme un petit cadavre d'enfant, comme
quelque chose de mort et qui n'était pas né
viable.
Remariée, la veuve se voua avec ardeur à la
réussite de son mari. C'était un savant, un
LES GRACES d'ÉTAT ^55
polygraphe prolixe, écrivant sur toutes ma-
tières, l'histoire, les sciences morales et politi-
ques, collaborant à des revues graves. Sa femme
jugea qu'il lui faudrait se pousser à l'Institut.
Et tous deux s'attelèrent au projet : on donna
des dîners utiles, on invita les académiciens
influents, on fréquenta les salons officiels. Que
d'affaires! Ce fut un tourbillon organisé. La
veuve se multiplia, élabora des tactiques et des
combinaisons. Puis des visites incessantes, oi^i
elle posait des jalons vers le but. Pourtant
dans cette existence si occupée, des remords,
par moments, lui vinrent. Elle s'en voulut
d'avoir détruit les manuscrits du mort. Si, vrai-
ment, c'étaient des chefs-d'œuvre? Elle y pen-
sait surtout, les jours où elle avait éprouvé
quelque échec dans ses manigances, quelque
recul dans la réussite de cette candidature à
l'Institut, si désirée. C'était la faute un peu de
son mari. Elle, elle se dépensait. Mais lui, s'ai-
dait si peu. C'aurait été plus facile avec l'autre...
Il se serait imposé, lui ! Car, au fond, peut-être
bien qu'il en avait, du génie? Le remords d'avoir
détruit ses manuscrits recommença, lui devint
intolérable. C'est un crime, dans ce cas, qu'elle
256 LE ROUET DES BRUMES
commit. Un crime contre la mort qui avait
échangé sa vie contre la gloire; un crime éga-
lement contre la société, qui a besoin du Beau
et du Rêve quotidien, comme du pain I A la fin,
elle n'y tint plus, voulut savoir à tout prix,
calmer ses craintes et son lancinant regret.
Elle avait gardé dans son secrétaire quelques
feuillets du mort, plus intimes, des notes sur
l'amour, et qui lui avaient semblé, naguère,
inspirées par elle. Un soir, elle se décida à
consulter son mari, à le prendre pour juge, un
juge qui, en étant de son avis, l'absoudrait d'un
acte ignoré par lui, dont elle s'inquiétait trop
sans doute. Elle alla prendre les feuillets et dit
d'un air nonchalant :
— Tu sais, il écrivait... aussi.,. J'ai retrouvé
quelques pages, l'autre jour.
— Ah!
— Veux-tu que je te les lise? Cela ne t'en-
nuie pas?
Elle lut, en effet. Mais, sans le vouloir, sans
le savoir sans doute, elle déjoua tous les arti-
fices de l'écrivain. Elle rusa avec le texte. Sa
voix eut des italiques pour souligner les fautes,
se hâta aux meilleurs passages, dissimula les
LES GRACES d'ÉTAT 257
beautés réelles, précipita la fin dans un débit
monotone, où les mots s'en allaient en trou-
peau hagard dans une brume. Pourtant elle se
crut de très bonne foi, jugea qu'elle avait fait
de son mieux, s'attendrit dans une hypocrisie
sincère dont elle fut dupe elle-même. A la fin,
elle dit :
— N'est-ce pas? C'est franchement mauvais I
— Oh ! oui !
Depuis, la veuve vécut quiète, libérée de tout
remords, heureuse de son nouveau sort, fîère
de son second mari qu'elle poussait à tous les
honneurs, satisfaite surtout d'être débarrassée
de l'autre, dont elle songeait, maintenant, à
part elle : « C'était un raté ! »
17
L'IDOLE
L'IDOLE
La fête rayonnait. On pendait la crémaillère
dans le nouvel hôtel d'un financier fameux. Ce
gala était merveilleux : des toilettes sans prix,
des bijoux séculaires, des épaules et des gorges,
comme un jardin de chair. Un orchestre invi-
sible, caché dans une sorte de bosquet, épan-
chait une musique voluptueuse et fiévreuse.
Des clartés féeriques ! Car on inaugurait, ce
soir-là, de nouveaux appareils pour la lumière
électrique, commandés à un verrier célèbre,
qui avait créé des globes comme des tulipes,
des anémones, des gloxinias, où la matière
embrasée enfouissait son or de pistil; et
c'étaient partout, sur les commodes, les guéri-
262 LE ROUET DES BRUMES
dons, les murs, les plafonds, une explosion de
fleurs, un feu d'artifice qui s'est posé et s'éter-
nise. Parmi l'encombrement d'une foule
énorme, il y eut tout à coup des remous; un
sillage s'aperçut; on entendit une rumeur
comme une écume qui chante à ras de la mer,
quand un navire a passé. « La belle madame
Desgenêt! » Chacun voulut la voir. Des bous-
culades polies s'entrechoquèrent. Elle apparut
plus souveraine que jamais, vêtue comme à l'ha-
bitude, d'une toilette qui ne semblait créée et
possible que pour elle. Elle allait toute à sou-
ligner les lignes uniques de ce corps. Par quel
prodige pouvait tenir en équilibre le corsage
retenu à peine par des liens de dentelle au-des-
sus des épaules. Ah! ces épaules! C'était un
des détails inouïs de sa beauté ; leur pente in-
sensible, leur molle déclinaison, harmonieuse
comme la courbe des collines sur l'horizon...
Sa gorge ondulait en un battement calme. On
aurait cru voir respirer la mer. Et son rythme,
quand elle marchait! Sa tête surtout régnait.
Tout y était sublime, par le dessin et la cou-
leur : des oreilles aux complications de coquil-
lages; un nez droit, comme au profil des ca-
l'idole 263
mées, mais qui vivait d'une vie pathétique,
révélée par une palpitation de ses deux ailes,
d'accord, eût-on dit, avec la palpitation des
seins. Mais le plus rare encore dans cette tête
merveilleuse, c'était la plantation des cheveux
au front et aux tempes, leur façon brusque de
germer qui faisait songer aux procédés de la
Nature, à la manière dont une mousse et des
herbes d'or sourdent tout à coup de certains
cailloux blancs.
La belle madame Desgenêt passa. Les
femmes, de l'avoir vue, furent plus pâles. Les
hommes furent plus rouges, un peu conges-
tionnés d'un afflux de volupté, car elle leur
avait divulgué, à tous, le plus d'elle qu'elle
pouvait, grâce au décolleté excessif de son cor-
sage et à sa robe collante la moulant comme un
strict étui. L'homme qui la menait à son bras
était un écrivain connu, Paul Noinville, un des
rares avec qui elle conversât, car, dans les fêtes,
elle répugnait à des présentations nouvelles,
ne se mêlait pas aux groupes, s'isolait avec
quelques amis. Elle se contentait de paraître,
de se montrer, un moment, et se retirait de
bonne heure, toujours impassible.
264 LE ROUET DES BKUMES
Noinville l'entraîna dans le jardin d'hiver, où
il y avait moins de monde. Il y faisait frais et
délicieux. Des glaces face à face y créaient le
mirage d'une salle sans fin. Une fontaine, au
centre, tissait un murmure mouillé. On voyait
l'eau bouger comme les fils sur un métier...
Canevas d'eau vive sur lequel Noinville, bien-
tôt, broda une conversation enflammée, les
fleurs rouges de son désir...
— Ainsi, c'est toujours non? fit-il d'une
voix d'angoisse, en regardant le vol d'hiron-
delle des grands sourcils, sur le front blanc de
la belle madame Desgenêt.
— Encore! Vous y revenez! répondit-elle.
Je croyais pourtant que c'était bien réglé entre
nous. Je vous aime beaucoup, je pense à vous
sans cesse; c'est un très doux et profond amour.
Je vous l'ai avoué et ne me dédis pas. Mais
pourquoi vouloir cela, la petite minute, si inu-
tile, en somme.
— Parce que je vous aime! Mais, vous,
puisque vous m'aimez aussi, pourquoi refuser?
— Oh! ce n'est pas par pruderie. Mais sin-
cèrement, je ne peux pas...
— A cause de votre mari ?
l'idole 265
— Il Test si peu !
— Alors, vous n'êtes pas comme les autres
femmes, qui, elles, se donnent quand elles
aiment. Quelle femme êtes-vous donc?
La belle madame Desgenêt redressa son
buste qui avait un peu fléchi dans la conversa-
tion pressante. Elle immobilisa son visage,
assagit la palpitation de son nez droit d'impé-
ratrice, dont l'intérieur avait des tons de cor-
naline. Elle eut une attitude d'Eternité.
— Comment, reprit-elle, d'une voix posée
et qui semblait ne pas vouloir déranger les
lèvres, la fleur fardée de sa bouche — n'avez-
vous pas compris? Certes je ne suis pas une
femme pareille aux autres. Vous ne m'avez
donc jamais regardée? Vous n'avez pas réfléchi
sur mon cas. Cependant je m'étais abandonnée
à vous davantage, supposant que vous devine-
riez vite et ne seriez pas importun comme les
autres. Quoi ! mon cher Noinville, vous êtes
un romancier renommé, donc psychologue, et
aussi un poète exquis, donc visionnaire — et
vous n'avez pas reconstitué exactement ce que
je suis! Je vais vous le dire... En effet, je ne
ressemble pas aux autres femmes. Je suis celle
266 LE ROUET DES BRUMES
qu'on ne doit pas aimer. Je veux être celle
qu'on admire. Je souhaite de susciter dans tous
les yeux une image qui ne soit pas indigne de
l'image surhumaine qu'on se fait de la Beauté.
Il y a des visages qui régnent sur les siècles :
Hélène, la Reine de Saba, Dalila, Récamier.
L'or de leurs chevelures sonne comme celui
des trompettes de victoire. Rien qu'en enten-
dant proférer ces noms, la foule tressaille,
comme d'une possession réelle... Ces beautés-là
ne furent pas pour un seul... Elles appartien-
nent à tous... Elles se donnent tout le temps de
leur immortalité à des hommes qu'elles igno-
rent et qu'elles consolent de leurs médiocres
amours. Ah ! être un peu cela pour les vivants
d'aujourd'hui, auxquels je me mêle! Compre-
nez-vous, à présent? Leur résumer Hélène, et
les autres, et celles qui furent les modèles des
marbres grecs et celles qui tentèrent les er-
mites, et toutes celles que les rois et les génies
adorèrent. Etre pour eux le songe de leur
songe, la déesse à laquelle ils veulent croire,
une femme si parfaite qu'elle en soit devenue
œuvre d'art, et, comme telle, se communique à
tous.
l'idole 267
Est-ce assez clair, maintenant? Vous surtout,
mon cher ami, vous auriez dû comprendre. Moi
aussi j'ai un poème à parfaire. Je suis mon
propre poème. J'ai modelé la statue que je veux
être. Ma beauté est une œuvre, de matière fra-
gile, et j'y veille. Ne faut-il pas sacrifier à son
art? Vous aussi, vous avez vos renoncements.
Vous répudiez l'argent, les succès faciles, que
sais-je encore I pour réaliser un poème noble,
des romans de légende et de rêve. Moi, j'ai des
renoncements comme vous. Pour l'œuvre de
ma beauté et parce qu'il faut, en ces temps de
laideur, qu'un exemple décisif apparaisse, j'ai
renoncé à l'amour, à la maternité, même aux
baisers, oui ! vos baisers dont je voudrais, mais
qui me font peur. Vous aussi, vous êtes pru-
dent; aucun excès; pas d'alcool; vous comptez
vos cigarettes, pour ne pas vous fatiguer l'es-
tomac; vous vous couchez tôt pour vous
éveiller la tête libre, bien travailler, accroître
la splendeur grandissante de votre œuvre. Moi,
j'ai besoin des mêmes précautions. Sinon, bien
vite, je n'aurais plus de beauté, comme vous
n'auriez plus de talent... Donc je renonce; je
me prive... Un soir d'amour ruinerait les soins
268 LE ROUET DES BRUMES
de bien des jours. Puis-je laisser piller ma
bouche dont le dessin est fragile et importe
tant... Et les gourdes impassibles de mes seins,
y a-t-il moyen d'en désaltérer des soifs d'amour,
sans que bientôt elles apparaissent flasques et
comme vides? Encore une fois, ma Beauté est
une œuvre qu'il faut sans cesse veiller et par-
faire... J'en ai la force... Je couche avec des
bandelettes, des ceintures, des aromates, pour
garder la fermeté des chairs, la solidité des
contours. Je vis, chez moi, portant sur le visage
des masques, des linges pénétrés de décoctions,
des herbes et des plantes... Je mange à peine,
pour garder ma sveltesse de jet d'eau. Je parle
peu, afin que ma figure au repos demeure sans
rides... Oui! j'ai la joie de faire tout cela —
parce que j'en ai l'orgueil.
— En effet, c'est une joie orgueilleuse, in-
terrompit l'écrivain d'un ton amer.
— Une joie amoureuse aussi, reprit la belle
madame Desgenêt. J'ai renoncé à l'amour d'un
seul, même au votre, qui me trouble pourtant.
Mais tous m'aiment. Je suis désirée, au fond,
par tous les hommes. Et, de le savoir infailli-
blement, c'est comme si j'étais possédée par
l'idole 269
eux. Tous ceux-là que vous voyez, quand je
passe, me regardent, me déshabillent des
yeux... Je les aide le plus qu'il est possible. Je
leur donne tout ce que je peux... Je leur livre
ma gorge jusqu'à la limite permise; et mon
corsage, plus abaissé encore par derrière, leur
ouvre toute la vallée frissonnante de mon dos,
presque jusqu'au bout... Ainsi je leur donne de
l'amour, et ils m'en rendent. Tout à l'heure,
en rentrant chez eux, ils fermeront les yeux
entre les bras trop habitués de leurs épouses,
afin de se créer le mirage de ma présence; et
c'est moi qu'ils évoqueront, qu'ils croiront en-
lacer, et dont la chair inoubliable enflammera
la leur. Et moi, de le savoir, quoique seule en
mon lit, j'éprouverai une immobile volupté,
comme de la caresse anonyme d'une foule.
Il se faisait tard. La belle madame Desgenêt
se leva pour partir. Au bras de Noinville, elle
retraversa la fête, colorée par les tulipes et les
anémones de la lumière électrique.
On dansait maintenant... L'orchestre dé-
nouait une valse ardente. Les traînes défer-
laient, roulaient leurs volutes sur le parquet
miroitant. Les danses s'arrêtèrent presque,
270 LE ROUET DES BRUMES
quand passa la belle madame Desgenêt, offrant
encore un moment sa beauté, condescendant,
une dernière fois, à l'amour incontenté des
hommes pour qu'ils pussent, ce soir-là, après
l'avoir vue, étreindre en pensée l'Idéal.
L'AMOUR DES YEUX
L'AMOUR DES YEUX
Thérèse avait eu, instantanément, le cœur
pris par ce Jan, le jovial et fort marin. Un
dimanche après-midi, elle allait, au hasard, le
long du port de l'antique ville. Elle suivait les
quais, les bassins, les débarcadères... Elle se
riait à elle-même dans les cuivres des poupes.
Elle comparait les voiles d'un rouge de rouille
avec le rouge pareil des vieilles tuiles sur les
toits. Thérèse était heureuse. Tout enfant, elle
rêvait déjà là, de départs, de longues traversées,
des îles, de perroquets fabuleux, de fruits in-
connus. C'était la faute de ses lectures, his-
toires de voyages, de naufrages et d'aventures
de mer. La vue des navires créait la possibilité
18
274 LE ROUET DES BRUMES
de ses grands songes... Il lui semblait que sa
destinée, comme Jésus, marchait sur la mer, au
loin...
Ce jour-là, elle venait de s'arrêter avec curio-
sité devant un grand steamer à la coque blanche,
aux mâts multiples. Des hommes de l'équipage
franchirent la passerelle, abordèrent au quai.
Un d'eux regarda Thérèse, ralentit le pas,
s'approcha, louvoya, tourna autour d'elle
comme font les albatros autour de la voilure...
Thérèse avait rougi. Le matelot se décida :
— Vous voudriez partir avec nous?
— Partir? il allait donc encore partir. Sans
savoir pourquoi, ce mot résonna dans Thérèse,
lui fit mal tout de suite... C'est que tout de
suite, dès la première minute, elle avait aimé
ce Jan. Il avait le visage de tous ses rêves, de
tant de rêves î Elle éprouva aussitôt une vaste
joie calme, un subit apaisement, comme si ce
qu'elle cherchait depuis longtemps était arrivé.
Certes il semblait trop gai, si différent d'elle!
Mais elle ne vit rien, ni sabouche sensuelle dans
sa barbe de varechs, ni ses oreilles de faune
que corrigeaient de fins anneaux d'or — rien
que ses yeux, de grands yeux nostalgiques da s
l'amour des yeux 275
ce visage en fête. Anomalie fréquente chez les
marins. Leurs yeux ne sont plus eux. Ils sont
de dociles miroirs où les pays sont entrés. Yeux !
Miroirs ! Ils ne vivent que de reflets. Thérèse
remarqua surtout, de lui, ses beaux yeux, ses
yeux spacieux. Elle l'aima pour ses yeux.
Elle n'aima même, en réalité, que ses yeux.
Ils étaient pareils aux récits où son enfance
s'exalta.
— Je lis tes yeux, lui disait-elle, parfois,
d'un air de somnambule, perdue en des son-
geries... Jan ne comprenait pas...
— Tiens, les voilà de plus près. » Et il en
profitait pour rapprocher son visage, coller sa
bouche ardente contre la bouche sensitive de
Thérèse. Celle-ci reculait, se refusait. Elle ne
voulait que ses yeux. Elle recommençait à
voyager dans ses yeux. C'étaient de l'eau indé-
finie, les îles, les perroquets, les fruits sans
nom... Thérèse aima Jan d'un amour immense
et extasié. Quelle illumination dans sa vie
grise, sa petite vie d'orpheline, seule avec son
aïeule qui l'éleva, dans la maisonnette à pignon,
proche de la cathédrale. Ah! toujours l'ombre,
le poids lourd de la tour sur son âme!... Main-
276 LE ROUET DES BRUMES
tenant elle avait l'illusion de vivre sur un
navire, d'une vie aérée, claire, mobile... Et
quand elle se promenait avec Jan, c'était
encore comme une sensation de traversée, à
cause de cette marche des matelots qui tangue
aussi. Leur amour fut plus fort d'être exaspéré
par la hâte et par le sort inexorable. Thérèse
avait espéré se marier tout de suite.
— C'est impossible. Je suis engagé pour six
mois encore à bord de mon navire.
— Ne pars pas.
— J'ai signé.
— Et si tu fais naufrage? gémissait Thérèse,
se rappelant ses lectures, Robinson, les radeaux,
les côtes désertes, des hivernages au Pôle...
— Non ! Je gagnerai une belle somme et, au
surplus, je trafiquerai un peu, là-bas où nous
allons, très loin, dans les colonies. Ainsi, à
mon retour, nous aurons un gentil ménage.
Thérèse écoutait, se résignait, croyait, se
berçait à sa voix, voyait déjà dans ses yeux les
pays où il aborderait...
En ces jours de mai et de printemps, ce furent
des soirées d'ineffable enchantement. Le marin
l'amour des yeux 277
ne partirait qu'à la mi-été. Thérèse et Jan se
considéraient comme liés. Après les six mois
d'embarquement obligatoire, ils se marieraient.
En attendant, ils se rejoignirent quotidien-
nement. Thérèse, obligée de mentir, disait à
sa grand'mère qu'elle se rendait au salut du soir
à la cathédrale, salut du mois de Marie, en ce
mai propice. Puis, pour prolonger la sortie, elle
avait obtenu la complicité d'une voisine nom-
mée Gudule, qui était précisément liée avec
les parents de Jan et chez qui elle disait s'être
arrêtée, quand elle se trouvait en retard...
L'aïeule confiante, ainsi, ne soupçonna rien.
Les amoureux déambulèrent... Soirs tièdes!
Douces flâneries vers le port... Et la lune à
travers les haubans! Jan parlait, racontait des
voyages au long cours, des tempêtes, des abor-
dages, des escales en des villes fameuses ou
des îles vierges... Thérèse regardait ses yeux,
comme s'ils illustraient son récit... Elle y
voyait en images de couleur, des villes, des
côtes, des ciels, une géographie changeante...
Alors elle se haussait vers son visage, l'enla-
çait, lui baisait les yeux, semblait les boire, y
manger des fruits inconnus, tout à coup mûrs...
278 LE HOUET DES BRUMES
Et Jan, lui, baisait sa bouche... Ils reprenaient
leur marche plus ralentie... Et, dans l'obscurité
accrue, Jan s'enhardissait, entamait goulûment
la bouche sensitive de Thérèse, Fétreignait
toute, serrait son frêle corps contre sa chair de
géant. Ah! comme elle était maigre. Et les
deux petits abricots de ses seins sur Tespalier
de ce corps maigre ! Le désir de Jan s'accrut
de cette fragilité. Il devint pressant, exi-
geant :
— Puisque nous nous aimons !...
— Attendonsjusque-là.
— Pourquoi? Tu es déjà ma femme... Qui le
saura ?
— Dieu !
Jan, alors, s'attacha à vaincre ses scrupules.
Oui! elle avait raison. Mais si Dieu lui-même
consentait?
Ils ne pouvaient pas tout de suite se marier,
puisqu'il avait signé et devait accomplir ce
dernier voyage, lucratif d'ailleurs, pour leur
futur ménage. Mais il était possible de se
marier déjà devant Dieu. Ainsi ils seraient
davantage l'un à l'autre, liés irrémédiablement.
Ils s'aimeraient mieux durant l'absence...
l'amour des yeux 279
Et lui serait protégé contre les naufrages et
tout malheur... Est-ce que Dieu oserait la
laisser veuve?
Cette considération ébranla Thérèse... Jan
avait tout manigancé. Un soir, ils se rendirent
au salut du mois de Marie à la cathédrale... La
mer de l'orgue ruissela, déferla autour d'eux...
Thérèse se sentit dans des vagues bleues...
Jan avait mis ses habits du dimanche. Ce fut
une vraie noce. Ils prièrent ensemble. A un
moment donné, dans le clair-obscur de l'ab-
side, Jan lui prit la main, lui glissa au doigt
une alliance d'or...
Ensuite il la mena dans un hôtel, comme un
soir de noces, comme en voyage de noces. Il
sembla à Thérèse qu'elle s'était vraiment mariée
ce jour-là. Ne s'étaient-ils pas unis devant Dieu?
Dans six mois, ils ne feraient que confirmer les
vœux d'aujourd'hui, déjà échangés pour s'aimer
mieux durant la séparation...
Ils se donnaient l'un à l'autre pour qu'aucun
ne fût seul, malgré l'absence... Alors Thérèse
s'abandonna.
Les yeux de Jan, plus que jamais, étince-
lèrent, s'approfondirent... Alcôve de miroirs!
280 LE ROUET DES BRUMES
Il sembla à Thérèse que c'est là qu'elle se
donnait...
Jan était parti, revenu. Des années coulèrent.
Il n'avait plus revu Thérèse. Une seule fois, il
la rencontra, mais fit semblant de ne pas la
reconnaître, hâta le pas. Elle, elle vécut comme
une veuve, qui connut à peine son époux, de
même que, orpheline, elle connut à peine ses
parents. N'y a-t-il pas une logique dans cer-
taines destinées? Elle continua à s'étioler, gar-
dienne de la vieillesse, auprès de son aïeule,
dans la maisonnette proche de la cathédrale,
avec toujours le poids lourd de l'ombre de
la tour sur son âme. Pourtant elle espérait
encore, contre tout espoir. Jan avait bon cœur.
Quand il aurait fini de courir les filles et les
tavernes, il s'amenderait, lui reviendrait, peut-
être... N'était-il pas son époux devant Dieu?
Elle ne cessa pas de l'aimer, d'aimer ses yeux.
Sans cesse elle se réembarquait dans ses yeux,
que l'absence agrandissait encore... Elle s'en
allait loin, dans ses yeux, si loin — derrière
leur ligne d'horizon!
Un jour, tout fut consommé. L'attente prit
l'amour des yeux 281
fin. Gudule, la voisine, l'amie complaisante
aux rendez-vous de naguère, qui était restée
liée avec la famille du matelot, vint annoncer
une horrible nouvelle :
— Jan s'est noyé.
— Ah! mon Dieu!
— On l'a repêché dans un des bassins du
port. 11 sera tombé à l'eau, étant ivre...
D'un trait, Thérèse se précipita... Elle vou-
lait le revoir, le veiller. N'était-elle pas sa
femme? Oh le malheureux! L'ami aimé! Gudule
alla derrière elle, cherchant à la dissuader. Que
diraient les parents de Jan? Thérèse n'entendit
rien, courut, entra... Le mort reposait dans
une petite chambre, sur un lit bas, éclairé par
deux bougies dont le feu rose donnait par mo-
ments à son visage blême un simulacre de vie.
11 n'était pas trop changé... Tout de suite
Thérèse avait regardé du côté des yeux. Elle
s'effara. Ses yeux n'étaient pas fermés. Ils
regardaient, grands ouverts, très loin, ailleurs,
au delà de la vie. Pourquoi n'avait-on pas fermé
ses yeux? Elle interrogea avec stupeur et
angoisse... « — On n'a pas pu. Chaque fois, les
paupières se sont relevées. C'est à cause du
282 LE ROUET DES BRUMES
temps trop long écoulé après sa mort. Il a
séjourné tout un jour dans l'eau... »
Thérèse s'était approchée pour baiser sa face
morte, lui parler, lui pardonner... En se pen-
chant, elle se trouva toute proche des yeux
grands ouverts... Soudain elle poussa un cri
affreux. — « Ah! je me vois! Je suis dans ses
yeux! » Gudule, les parents de Jan, des amis
qui étaient là, l'entourèrent. On crut qu'elle
devenait folle. Chacun supposa bien que c'était
quelque bonne amie du pauvre Jan, pour qui
la peine était trop forte. Thérèse, comme
égarée, criait : « C'est à cause de moi qu'il ne
peut plus fermer les yeux. J'ai trop aimé ses
yeux. Je suis encore dans ses yeux! » Gudule
se pencha sur le lit, examina les prunelles
mortes qui apparaissaient béantes et vides :
— Mais non! tu es folle. Il n'y a rien dans
ses yeux. Tu t'y vois quand tu t'y mires,
comme il arrive aux vivants.
— Si! Si! insista Thérèse avec exaltation.
Je suis pour toujours dans ses yeux. C'est
parce qu'il a pensé à moi au moment de mou-
rir. Je savais bien qu'il ne m'avait pas oubliée
tout à fait. Mon image fut effacée par trop
l'amour des yeux 283
d'horizons, les îles d'or, les oiseaux inconnus,
tant de femmes à la peau de couleur...
Mais je lui suis réapparue à la dernière
minute. J'ai émergé de tout cela... Je n'étais
plus dans son cœur, mais je demeurais dans
ses yeux... Et je suis remontée à la surface... »
Elle se pencha de nouveau, tout proche du
visage mort aux yeux ouverts...
— Oui ! oui ! j'y suis ! C'est bien moi !
Et elle s'en revint au cadavre, s'approcha
tout contre le visage, se pencha de nouveau
sur les yeux, trahit une joie funèbre à s'y voir
encore, à s'y regarder elle-même comme morte,
noyée aussi dans ces yeux sans fin où toute
l'eau avait passé...
L'IDEAL
L'IDEAL
Montaldo aimait à passer le mois de sep-
tembre à Paris à cause de la ville un peu
déserte. Riche, désœuvré, misanthrope, il s'y
livrait mieux à un dilettantisme d'une sorte très
particulière : la flânerie, qu'il s'était mis à pra-
tiquer comme un art, un art très subtil, pré-
tendait-il, complexe et amer, qui avait aussi
ses délices, ses affres, ses trouvailles. Quel
émoi de diagnostiquer les passants, la mer des
passants, la forêt des passants, qui seuls pou-
vaient consoler de ne pas vivre près de la vraie
mer, près de la vraie forêt, et rendaient les
grandes cités habitables. Donc, en ses sagaces
promenades, il prenait plaisir à conjecturer
288 LE ROUET DES BRUMES
l'inconnu sur les visages, à sonder l'eau des
yeux, à ausculter les âmes. Il y a ainsi bien
des drames intérieurs, des mystères d'existence,
des pensées qui jamais ne se formuleront, oti
sournoisement s'insinuer avec le crépuscule. Car
la fin dujour est propice à ces menues enquêtes
mentales, comme l'est aussi la fin de l'été.
Il faut, en effet, pour ces enquêtes, des pas-
sants raréfiés, un ordre dans le tumulte, une
dose de silence relatif, assez pour isoler l'im-
prévu des sensations et des rencontres. Aussi
Montaldo avait pris l'habitude de sortir quoti-
diennement, vers le déclin de l'après-midi, en
ce septembre de villégiature unanime oh Paris
lui était plus cher. Il déambulait au long des
quais, à travers les avenues, dans les Champs-
Elysées qui n'étaient plus assourdis de trop de
voitures, encombrés de trop de nourrices aux
emphatiques rubans. Plus rien que de nobles
allées contournées, des parterres aux fleurs
déjà maquillées d'automne, de grands arbres
qui tournaient aux laines multicolores des
tapisseries. Et une solitude suffisante : peu
d'enfants, quelques vieillards sur des bancs,
des personnes songeuses et qui semblaient
l'idéal 289
veuves, tout ce qui s'isole en ces abris de
nature que Paris offre çà et là aux âmes bles-
sées, à qui le bruit fait mal.
Montaldo flânait, au hasard.
Tout à coup il aperçut, marchant dans le
même sens, une femme qu'il n'aurait pas
remarquée peut-être sans un détail qui brus-
quement attira son attention sur elle. Mais
n'est-ce pas toujours à cause d'un détail, à
cause d'une nuance ou d'un signe, d'une into-
nation de voix, voire d'une déformation, qu'on
distingue, et même qu'on aime une femme? Le
détail auquel il fut sensible ici, c'est dans la che-
velure de cette inconnue qu'il lui apparut. Elle
était vraiment extraordinaire : rousse, mais d'un
roux unique, inédit, invraisemblable jusqu'au
miracle, un roux comme fait de tous les roux les
plus héroïques : poils de lion, acajou des forêts
en octobre, épis brûlés où s'est transsubstantié
tout le soleil, cuivre du plat où saigne dans les
siècles la tête de saint Jean-Baptiste. Auprès de
ce roux-là, pâles étaient les chevelures sou-
venues des Primitifs : toisons des Eves de Van
Eyck ou des Vénus du Titien, qui ondulent en
frissons calmes. Et plus vains encore les quoti-
19
290 LE ROUET DES BRUMES
diens cheveux roux des passantes, rougis au
henné. Et comme elle se nouait à ses tempes,
lourde, immense, en écheveau tumultueux, en
serpent charmé!
Montaldo n'avait d'abord que considéré, tout
ébloui, cette prestigieuse chevelure. Quand sa
curiosité dériva vers la femme, quelle pénible
impression de la trouver vêtue si misérable-
ment. Cette chevelure comme une torche
royale! Et en dessous, un délabrement, une
toilette triste comme un tombeau sans nom.
Sa robe d'étoffe sombre était fanée, verdie.
C'était la misère du pauvre honteux, la plus
navrante, la plus inguérissable ; cette misère
qui lutte avec l'aiguille, point à point, triomphe
dans les lés, accule l'usure vers les plis, les
coutures. Des bottines misérables aussi, défon-
cées, allant et venant dans la jupe, jusqu'au
bord seulement, ayant peur de se laisser entre-
voir, promptes à se cacher sous cette cloche.
Mais le plus mélancolique, c'était son chapeau,
par-dessus la triomphante toison : un chapeau
tout petit, noir, avec quelques roses décolo-
rées, l'air d'un vieux nid qu'un oiseau senti-
mental aurait faufilé d'un peu de fleurs dans
l'idéal 291
les saisons anciennes et sur lequel, depuis, il
avait longtemps plu.
Pourtant il fallait détailler, analyser, pour
arriver à ces constatations de misère définitive.
Dans l'ensemble, grâce à d'ingénieux rafisto-
lages, à une menue patience indomptable,
qu'on devinait, elle conservait encore une
apparence de respectabilité, une allure bour-
geoise, surtout qu'une subtile distinction l'enno-
blissait, transfigurait sa toilette en ruine. Du
reste elle portait même des gants, rafraîchis
par combien d'hebdomadaires benzines.
Montaldo tout de suite s'intéressa vivement.
Sa flânerie aujourd'hui se pimentait d'un mys-
tère noble. Le problème paraissait compliqué.
Il la suivait déjà, nouant les fils, rejointoyant
les indices, pour reconstituer le roman de cette
vie. C'était peut-être une jeune fille déchue,
une orpheline se raidissant contre les coups du
sort, le déclassement imprévu. Il imaginait un
deuil, un célibat sans issue... Elle était jeune
encore, vingt-cinq ans environ, et d'un charme
que ses splendides cheveux et sa mélancolie
n'étaient pas seuls à composer. Elle offrait ce
292 LE ROUET DES BRUMES
teint unique des rousses qui est moins de la
chair que de la moelle de roseau, un miel frais.
A fleur de la peau si fine, la géographie des
veines, un réseau bleu qui se noue. Elle regar-
dait droit devant elle, au loin, si loin par delà
la vie, eût-on dit.
Attirante ainsi, elle était donc restée honnête,
puisqu'elle était pauvre. Et quel mérite étant
si pauvre! On devinait aussi qu'elle avait
cherché du travail, mais seulement — ce qui
est de droit naturel — dans le sens de ses apti-
tudes. Evidemment elle n'avait trouvé nul
emploi d'elle-même, pas seulement de quoi
vivoter mieux, s'habiller avec autre chose que
les défroques des années mortes...
Et maintenant elle allait sans but, désem-
parée, à la dérive, parmi ce soir de septembre
qui mourait dans ses yeux.
Montaldo n'avait pas cessé de la suivre,
aimanté à la piste... C'était chaque fois, pour
lui, la petite angoisse du chasseur qui file un
gibier; lui aussi n'avait pas d'autre but que
d'atteindre une vie, de tuer le mystère. Sa
poursuite était désintéressée. Il prenait en pitié
les libertins, les Don Juan médiocres qui peu-
l'idéal 293
vent avoir cette pensée d'aborder une femme
rencontrée et qui plaît. Lui ne l'abordait jamais,
il la suivait seulement, pour qu'elle restât son
rêve, son désir marchant devant lui.
Ainsi la flânerie demeurait pour lui un plaisir
sans danger. Au lieu de vivre la vie des autres,
il préférait le plaisir calme de l'imaginer. Il
était seulement un constructeur d'hypothèses.
Il avait l'attirance de l'énigme. 11 faisait de la
psychologie avec des indices, comme on re-
constituerait l'histoire avec des médailles trou-
vées dans le sol.
Aussi s'étudiait-il dans ses platoniques pour-
suites à être discret le plus possible. Pourtant
si peu pressant et à distance, la femme aux
cheveux roux l'avait vite remarqué. Toute
femme honnête, qui est suivie, s'en aperçoit
instantanément; c'est une impression de froid,
comme si elle entrait dans l'ombre d'une tour.
Celle-ci eut un effarement, le regard des chiens
doux à qui on veut faire du mal.
Mais Montaldo, qui ne savait pas devoir lui
être importun, coutumier d'imager sa flânerie
par ces brefs romans, ces conquêtes, ces mo-
nographies de passants, continua à marcher
294 LE ROUET DES BRUMES
derrière elle, un peu plus à distance seulement.
D'ailleurs, dès qu'on s'est mis à accompagner
une femme, on s'obstine machinalement, peut-
être un fluide, une sorte d'hypnotisme. Il faut
un grand effort, même quand on n'a nulle
intention galante, pour s'arrêter, renoncer,
bifurquer. Et après, on éprouve comme la
perte d'un grand bonheur possible.
Montaldo suivit longtemps ainsi cette femme
étrange, à travers les boulevards plus tumul-
tueux où elle s'était engagée, les rues mar-
chandes au bout desquelles elle lui apparais-
sait, intermittente, au loin ; tantôt perdue dans
l'ombre du soir imminent, tantôt éclairée sou-
daine et précise sous le coup de lumière
des magasins dont le gaz s'allumait. Parfois
aussi elle avait l'air de rebrousser chemin, de
venir au-devant de lui, mais c'était un jeu
des glaces aux devantures où elle se reflé-
tait.
Enfin elle obliqua, s'engagea dans une rue
moins fréquentée. Montaldo hâta le pas, crai-
gnant de la perdre dans ce quartier s'enchevê-
trant. Or, elle s'était arrêtée là et parut très
contrariée en l'y voyant à son tour. Elle atten-
l'idéal 295
dait au bord du trottoir, faisant quelques pas
de long en large. Tiens ! Est-ce qu'il s'était
trompé? Avait-elle un rendez-vous dans cette
rue? Elle n'était donc pas vertueuse ? On
aurait dit qu'elle attendait quelqu'un. Un vrai
amour, alors, tout désintéressé, puisqu'elle
était si pauvre? Il souriait d'un sourire un peu
sceptique, prêt à détruire en lui ce portrait
trop vite ébauché d'une héroïne chaste, pauvre
et Hère. Il s'en voulait d'avoir été dupe d'ima-
ginations sentimentales. Les pires soupçons lui
vinrent. Il alla à l'extrême, ne croyant plus
qu'au plus vil et au plus bas. Tout à coup, il la
vit, semblait-il, se décider, traverser la rue et,
de l'air dont on se jette à l'eau, pénétrer dans
un magasin qui était en face et à la vitrine
duquel il lut, en lettres d'or : « Marchand de
cheveux! »
La curiosité de Montaldo grandit. Le cas,
qui paraissait simple, se compliquait. L'in-
connue n'était donc pas si pauvre, puisqu'elle
allait faire un achat. Lequel? Est-ce un flacon
d'essence dont on voyait, sous le verre, les
échantillons variés? De quoi donner, par un
296 LE ROUET DES BRUMES
peu de parfum, l'illusion du luxe à celui
qu'elle attendait? L'amour a de ces délicatesses
de génie. Ou bien encore avait-elle oublié de
se munir d'un peigne. — Oui ! elle en achetait
un en ce moment — le petit peigne indispen-
sable au rendez-vous pour faire rentrer dans
l'ordre la chevelure trop épaisse et redevenue
sauvage dans l'amour? Ainsi son diagnostic
hésitait. Quelques moments après, il la vit
sortir. Elle, en l'apercevant toujours là, dans
la rue, le regarda, mais d'un air navré, cette
fois, si bouleversé, et en même temps si sup-
pliant. Une intuition s'établit entre eux. Il
comprit qu'elle venait d'avoir un nouveau mé-
compte, d'apprendre quelque malheur, de tou-
cher à la fin d'un grand espoir, et que par
conséquent c'aurait été inutile d'insister da-
vantage, et cruel désormais de la suivre. Donc
elle s'éloigna seule et disparut dans une rue
voisine, la taille tout à coup fléchie ; et elle lui
aurait paru maintenant plus pauvre, sans sa
chevelure qui continuait, au loin, à flamboyer
comme un blason sur un catafalque.
Tentation du mystère I Qui s'arrêtera au
bord d'un secret? Montaldo voulut savoir à
l'idéal 297
tout prix. Et puisqu'il était impossible de la
poursuivre, elle, et de demander quelque chose
désormais à son chagrin sans paroles, il ima-
gina de continuer son investigation auprès du
coilîeurdontelle venait de quitter le magasin. Le
moyen était facile : acheter quelque objet de toi-
lette et trouver une transition pour parler d'elle.
La transition, l'étalage lui-même la lui offrit. Il
y avait là des cheveux à profusion qui expli-
quaient l'enseigne et la spécialité de la maison.
Des inscriptions pompeuses sur de petits car-
touches de papier doré : « nattes de premier
choix; postiches en tous genres; frisures; per-
ruques invisibles perfectionnées ». Dans les
vitrines s'alignaient des chevelures de toutes
couleurs et de tous les aspects : des écheveaux,
des tresses, des gerbes, des boucles, tantôt
comme de chanvre, frustes et dures, puis de
vraies toisons vivantes, des crinières souples,
de riches fourrures.
Il complimenta le marchand sur son choix
abondant, sur telle natte d'une teinte déli-
cieuse, d'un blond sans alliage.
Puis il hasarda : « La dame qui vient de sortir
d'ici avait aussi une bien belle nuance de cheveux.
298 LE ROUET DES BRUMES
— Vous la connaissez? demanda le mar-
chand.
— Non.
— Moi non plus. Figurez-vous qu'elle est
précisément venue m'offrir ses cheveux. »
Montaldo eut un petit frisson. Quelque
chose avait bougé dans le taillis du mystère.
Une piste s'indiquait, pathétique. Au bout de
l'ombre naissait une lueur livide. Il répéta, un
peu ahuri du fait imprévu : « Vous offrir ses
cheveux? »
— Parfaitement. Elle m'a demandé que je
les lui achète. Je suis marchand de cheveux,
n'est-ce pas 1 Alors le coiffeur devint prolixe ;
il raconta qu'il lui arrivait parfois d'en acheter
ainsi à des passantes, quand elles les ont fins,
soignés. Mais c'était rare. Il avait ses fournis-
seurs qui vont dans les campagnes, en Savoie,
en Bretagne. Là, on fait la chasse aux cheve-
lures. Pour peu de chose, une femme se laisse
raser la tête. Il n'est pas même nécessaire
d'offrir de l'argent. Naguère un de ses amis
partit avec des franfreluches, des brimborions
de toilette, surtout avec une cargaison de para-
pluies achetés en solde. Il obtint en échange
I
l'idéal 299
d'admirables chevelures. Dans tel villlage
toutes les femmes, après son départ, furent
sans cheveux, mais elles avaient chacune un
parapluie de soie neuf.
Le marchand parlait, gesticulait, bavard et
hilare, avec un fort accent du Midi, une gousse
d'ail dans le mets.
Montaldo était vivement intéressé. Il son-
geait à cette moisson bizarre de village en vil-
lage, à tous ces pauvres crânes hérissés, tels
des champs d'éteules. 11 se représentait les ci-
seaux ayant le froid des faux, et comment on
aurait faire pu avec ces toisons fauchées, toute
une meule de cheveux...
Cependant, il ne perdit pas de vue l'objet
plus précis de sa visite, son enquête obstinée
sur l'inconnue, soudain captivante, qui l'avait
amené là.
Il insista : « Mais cette dame aux incompa-
rables cheveux roux qui sort de chez vous?
— Eh bien ! elle est sans ressources et elle a
songé à sacrifier ses cheveux. Le cas est fré-
quent. C'est toujours un peu d'argent quand on
est sans place et sur le pavé. Certes, il est très
louable qu'elle ait songé à ce moyen honnête,
300 LE ROUET DES BRUMES
quand les autres sont si faciles pour une femme.
Surtout qu'elle n'est pas laide. Et ses cheveux,
comme vous dites sont incomparables.
— Alors, vous les lui avez achetés, et un bon
prix?
— Pas du tout. C'est précisément parce qu'ils
sont incomparables que j'ai dû refuser. J'au-
rais bien voulu l'aider, la pauvre femme. Mais
que voulez-vous? Je ne tiens, en fait de che-
veux, que l'article courant. S'ils eussent été
châtains, l'affaire était possible, ou noirs, ou
blonds, même rouges, mais d'un rouge fré-
quent et commun. 11 ne me faut pas des che-
veux de nuance rare, mais des postiches qu'on
puisse facilement assortir aux cheveux des
clientes. Or, ceux de cette dame sont uniques.
Je n'en ai jamais vu de pareils. Ils sont beaux,
à coup sûr, mais trop beaux. Tenez I Voulez-
vous toute la vérité? Ils sont d'un placement
impossible, »
Montaldo, en s'en retournant, demeura hanté
par ce discours juste et pratique, hanté aussi
par cette apparition qui n'avait pas surgi sans
but dans sa flânerie. Il ne croyait pas au ha-
l'idéal 301
sard. Rien n'est fortuit. Les passants sont
employés pour un but qu'ils ignorent... Et
chaque visage n'est que le masque humain d'une
vérité éternelle qui chemine; Montaldo avait
compris le symbole ; et il appela désormais, en
lui-même, l'inconnue à la sublime chevelure
du vrai nom qu'elle a pour le Destin qui s'en
sert : la dame de l'originalité. C'était elle, vrai-
ment, qu'il avait vue passer et suivie un long
moment... Oui, elle était la Muse des génies,
des annonciateurs, des fondateurs d'écoles, de
sociétés, de religions ; la Muse des novateurs,
la Muse enfin de tous les apporteurs de neuf,
de tous ceux dont le grand malheur terrestre
résulte de n'être pas pareils aux autres.
Muse répoussée et inemployée. Muse éter-
nellement pauvre, parce que ses nobles pen-
sées, couleurs des uniques cheveux roux, sont
aussi d'une nuance trop rare, ne peuvent pas
être assorties aux idées ordinaires et, comme
disait autrement le marchand, sont, en défini-
tive, « des pensées d'un placement impos-
sible ».
CURIOSITÉ
CURIOSITE
Il y a souvent des ironies extraordinaires
dans les destinées. Romain Gay était croque-
mort. Avec ce nom jovial, qui semblait le pré-
destiner à une existence de facéties et de bom-
bances, il appartenait à l'administration des
Pompes funèbres. 11 est vrai de dire qu'il n'y
occupait pas l'emploi le plus pénible. Il était
cocher de corbillard; ce qui vaut mieux qu'être
un de ces valets funéraires, occupés sans cesse
à charger et à décharger des cercueils comme
des malles, dans la gare de l'Eternité.
Comment Gay avait-il abouti à cette étrange
profession? Orphelin, élevé dans un hospice, il
fut placé à quinze ans dans une ferme de la
20
30G LE ROUET DES BRUMES
banlieue, dont on expédiait le lait chaque jour
à Paris. Un an après, il avait appris à conduire
et menait lui-même la charrette vers les cré-
meries et les clients de la ferme. Mais c'était
peu pour ses ambitions. Il rêvait davantage. Il
alla solliciter la protection du directeur de
l'hospice où il fut élevé; et, comme celui-ci
avait des relations puissantes, il lui proposa un
emploi dans l'Administration des Pompes fu-
nèbres. Gay n'osait pas tant espérer. Il escomp-
tait une place de cocher chez des personnes
riches; tout au plus, et c'était le plus hardi de
son rêve, un poste de cocher dans l'Urbaine
ou une autre Compagnie de fiacres — puisqu'il
savait conduire et qu'il faut se choisir une car-
rière dans le sens de ses aptitudes. Mais ceci :
cocher des Pompes funèbres; entrer dans une
Administration aussi sérieuse, devenir en
quelque sorte un fonctionnaire, un personnage
de la préfecture et de l'Etat! Et porter un uni-
forme, un costume, dont le directeur lui avait
dit qu'il datait de la Révolution française et fut
dessiné par un peintre célèbre... (N'est-ce pas
David qu'il avait dit, ou un autre nom dans ce
genre)?...
CURIOSITÉ 307
Gay exulta, plana dans son orgueil. Au dé-
but, il n'en revint pas d'être arrivé à une pa-
reille situation, lui, pauvre orphelin, petit valet
de ferme sans avenir. Il habitait Paris mainte-
nant. Il touchait des appointements, non pas
un salaire, des appointements! Et il était beau.
Certains jours surtout, quand il s'agissait d'un
convoi des premières classes. Debout sur un
siège, drapé et emphatique comme un trône, il
régnait. Dans les glaces des devantures, il se
regardait, se reconnaissait à peine, le bicorne
en tète :
— Je ressemble ainsi à Napoléon, disait-il.
Il s'admirait, avec sa vaste redingote au drap
mat, aux broderies d'argent, aux brandebourgs
compliqués. Il luisait, attirait le soleil, resplen-
dissait. Et ses hautes bottes, comme d'un con-
quérant! Les foules se rangeaient devant lui. Il
voyait bien que tous les yeux convergeaient
vers sa personne. C'est lui qui en imposait,
communiquait au char cette majesté auguste.
Et le fouet au manche d'argent, dans sa main,
songeait — comme un sceptre...
Quand, par hasard, le convoi qu'il ouvrait
avait à passer sous un arc de triomphe, celui
308 LE ROUET DES BRUMES
de l'Etoile ou de la porte Saint-Denis, Gay
s'enorgueillissait plus que jamais, s'avançant
dans un espace vide, devant les passants qui
font la haie, haut juché, superbe, contemplé,
touchant du front, presque, la sublime voûte,
parmi le grand silence, l'odeur victorieuse des
bouquets et des couronnes par jonchées; et il
se croyait alors lui-même pareil aux triompha-
teurs pour qui ces arches de pierre furent bâties,
et traîner, comme eux, à sa suite, quelque dé-
pouille opime.
Sa profession lui valait aussi de fréquentes et
gratuites libations. Surtout pour les convois de
pauvres. Il n'y avait pas, ces jour-là, grand
profit d'orgueil, ni joie du cérémonial. Mais il
avait le bénéfice de quelques litres de vin à dé-
guster, sous les tonnelles, dans la banlieue...
C'est là que sont les cimetières des humbles.
Ceux-ci fraternisent vite, ont le besoin de mettre
du vin dans eurs larmes. Pendant l'inhuma-
tion, Gay abandonnait sa voiture vide, allait
boire un coup chez le marchand de vin proche.
Il y était bientôt rejoint par la famille du mort.
On causait, on buvait ensemble, on s'attardait.
S'il ne faisait pas trop mauvais, on allait s'as-
CURIOSITÉ 309
seoir au jardin. (0 Willette, vos croque-morts
trinquant dans des bosquets d'octobre!) Gay
aussi trinquait avec la veuve ou le veuf, avec
les parents en deuil. Il en avalait, des litres de
vin bleu, de vin blanc, et des absinthes, et des
bitters, puisqu'on avait l'amabilité de le régaler.
A son tour, quand les gens du convoi étaient
partis, il offrait à boire à ses collègues. Il ne
pouvait plus s'en aller; encore un peu, il aurait
dételé ses chevaux et les aurait fait manger de
l'avoine dans la cour, mené à une écurie voi-
sine avec leurs housses noires. Il devenait
bavard, facétieux, d'une gaieté débordante :
— Je m'appelle Gay ! criait-il en se frappant
la poitrine. Et je le suis; je le suis de nais-
sance. Je suis digne de mon nom !
Ses collègues commençaient à le trouver en-
combrant. Gay les interpellait :
— Qu'est-ce donc? Pourquoi avez-vous ces
figures d'enterrement?...
Le soir, enfin, il se décidait à regagner Paris,
à remiser le char funèbre. Il songeait : « La
bonne journée! » se remémorant la prome-
nade, les rasades sans fin, les conversations
avec cette famille qui était très comme il faut,
310 LE ROUET DES BRUMES
et la veuve, assez bien conservée... Peul-êlre
qu'il la reverrait. De tout le reste, c'est-à-dire
du cercueil, des larmes, de la mort et du deuil,
Gay n'avait rien retenu, ni rien vu. Oui I il
comprenait maintenant que ses collègues fus-
sent graves et soucieux. Les croque-morts, eux,
touchent la mort; ils portent le cercueil; et
alors il est bien difficile de ne pas songer à soi-
même et que la vie est courte. Mais, lui, Gay,
était gai. Du haut de son siège, il ne voyait
rien. Tout cela se passait derrière lui.
Et puis, le cocher des Pompes funèbres
n'avait jamais vu un mort. Il n'en avait donc
pas l'inoubliable vision, le dur effroi. Orphelin
dès le bas âge, il ne se souvenait pas d'avoir
vu mourir ses parents. Ensuite, à l'hospice où
il fut élevé, dans la ferme dont il fut le valet,
personne n'avait trépassé de son temps. Vrai-
ment, c'était extraordinaire qu'à quarante ans
il ne sût pas ce que c'était qu'un mort. Surtout
qu'il en conduisait un, chaque jour, pour ainsi
dire à son tombeau. N'était-ce pas un peu ridi-
cule, cette ignorance, dans sa profession sur-
tout? C'était une lacune, en tout cas. Gay con-
sidéra qu'il conduirait mieux peut-être, aux
cuniosiTK 311
jours des galas de la mort, avec plus de ma-
jesté et un sentiment plus juste du cérémonial
funéraire, s'il savait enfin ce qu'il faisait. Or, il
l'ignora jusqu'ici, puisqu'il conduisait dans son
char quelque chose dont il ne se rendait pas
compte... Le sentiment d'une obligation pro-
fessionnelle l'obséda. Et aussi une curiosité,
qui devint grandissante. Il lui fallait savoir,
voir un mort, enfin. Où? Gomment? Mais la
Morgue, parbleu ! Un jour qu'il serait de ce
côté, avec son corbillard vide, au retour d'un
enterrement, il s'arrêterait, descendrait... Cette
idée le hanta...
Il entra. Et, brusquement, la porte à peine
franchie, dans un vestibule humide, il aperçut,
face à face, derrière une baie vitrée, les cada-
vres. La secousse fut violente. Que n'avait-il
été prévenu, acheminé peu à peu ! Mais cette
soudaineté du spectacle! Ce fut comme une
confrontation. Et les morts, en effet, avaient un
air d'assassinés. C'est toujours ainsi que Gay,
dans les romans-feuilletons des gazettes qu'il
lisait, se figura les victimes des drames qu'on
y raconte. Il y avait là, sur des dalles de
pierres inclinées, où tombe l'eau d'infatiga-
312 LE ROUET DES BRUMES
bles robinets, trois cadavres d'inconnus, avec
un tablier de cuir sur le corps nu : l'un avait
le front troué d'une plaie, noyé qui fut blessé
dans sa chute sans doute, ou par quelque gaffe
de marinier, un autre homme, noyé aussi, hor-
rible, tuméfié, gonflé; une femme, enfin, dont
un œil était mal fermé, et qui regardait, de si
loin, avec un œil si vieux, dans le visage pour-
tant jeune... Gay s'enfuit... Au dehors, il faillit
chanceler, comme quand il avait trop bu chez
le marchand de vin et que l'air l'achevait? Est-
ce que l'épouvante grise aussi ? Quel vin de la
mort avait-il bu, ce liquide dont le glou-glou
emplissait le silence de la Morgue? Il trembla
sur ses jambes. Il eut une grande peine à re-
monter sur son siège. Il essaya de se ressaisir,
poussa ses chevaux, fit claquer son fouet d'un
air fanfaron. Une indicible angoisse demeura
en lui.
— Et c'est cela que je mène depuis des
années 1
Un dégoût insurmontable lui vint de son mé-
tier. Dorénavant, il se représentait la mort, il
la voyait. Il n'y eut pas jusqu'aux bouquets et
couronnes, fanés par la veillée, dont le parfum
CURIOSITÉ 313
rance ne lui suscitât l'odeur présumée de la
décomposition. Quand il passa encore, debout
sur son siège, sous l'Arc de Triomphe de
l'Etoile ou la porte Saint-Denis, qu'il franchis-
sait, naguère si exultant d'orgueil, il sentit un
froid lui tomber, des hautes voûtes, une humi-
dité venir des sublimes pierres, comme s'il pas-
sait sous la porte basse de son tombeau... Et
des peurs étranges, qui l'affolèrent : qu'un de
ses chevaux, par exemple s'emballât! Déjà il
voyait la course vertigineuse, le corbillard ca-
hoté, puis versant, et la bière projetée, brisée,
s'ouvrant, lui montrant, une seconde fois, le
spectacle de la mort. Vision macabre! Supplice
intolérable! Gay démissionna, lui si heureux et
fier, à l'origine, quand il obtint le poste de
cocher dans l'Administration des Pompes fu-
nèbres, si jovial et franc luron, quand il igno-
rait.
Il ne faut jamais rien vouloir approfondir...
LA VIE D'UN PORTRAIT
LA VIE D'UN PORTRAIT
Un été que j'avais fui la chaleur et la fatigue
de Paris pour aller passer de nouveau quelques
semaines dans ma Bruges familière, me rafraî-
chir les yeux à l'eau de ses canaux tranquilles,
faire provision de silence dans le calme de ses-
rues, remonter vers le passé par les escaliers
de ses pignons et recommencer à être la proie
de ses douces cloches, je fus conduit chez un
musicien qu'on me disait épris d'art, de belles
choses. Il habitait, en effet, une demeure cu-
rieuse, un de ces vieux hôtels à façade historiée
d'un quai désert. Les pièces spacieuses de ce
logis, ameublement sobre, étaient garnies çà et
318 LE ROUET DES BRUMES
là d'instruments de musique : une cithare sur
une console, un orgue aux longs tuyaux comme
enfermant une eau de rythmes toujours prête à
couler, une harpe dépliée en forme d'aile. Il y
avait aussi, sur les murs, des tableaux anciens,
de vieux portraits. Un de ceux-ci attira surtout
mon attention. C'était le portrait d'une béguine,
d'une de ces religieuses vivant en communauté
dans ce béguinage sis aux portes de la ville, ne
faisant que des vœux temporaires, gardant leurs
cheveux sous la cornette, et libres de quitter le
couvent pour se marier ou d'y rentrer quand
le monde leur devient hostile et triste.
La béguine de ce portrait, au moment où
elle avait été peinte, devait être au milieu de sa
vie. Maintenant encore on retrouvait un reste
de jeunesse dans ce visage; mais les yeux du
portrait en paraissaient si mélancoliques, si
pleins de rêves fanés! Le nez était mince,
comme étiré par un grand souci. Et les lèvres
avaient l'air de vouloir taire un secret; elles
s'étaient rejointes et semblaient un fermoir
de silence. Pour augmenter cette impression
d'automne, la patine du temps avait mis des
jaunes de soleil d'octobre sur la face et sur
LA VIE d'un portrait 319
les linges de la conielle qui l'emprisonnait
jusqu'aux tempes et jusqu'au bord des sourcils.
Ce portrait m'avait frappé par son air de
tristesse et de renoncement.
Mon hôte s'en aperçut et, sur l'interrogation
muetle de mes regards, répondit :
— C'est le portrait de ma bisaïeule.
— Tiens? Comment cela se peut-il? Elle fut
religieuse?
— Oui, béguine. Elle entra au béguinage,
au milieu de sa vie; elle porta le voile quelques
années; puis rentra dans le monde. C'est toute
une histoire douloureuse et étrange...
*
Etrange, en eiïet, telle que mon hùte me la
raconta, l'histoire de cette femme du portrait,
qui fut sa bisaïeule. Elle était née à la fin du
siècle dernier, dans cette même ville de Bruges,
où les familles demeurent, comme les fleuves
restent fidèles à leurs rives...
Devenue veuve en plein amour et toute jeune
encore, elle aurait dépéri de chagrin sans sa
dévotion sincère et vivace qui lui fut un sou-
3±0 LE ROUET DES BRUMES
tien, un allégement à sa peine. Elle pria, elle
alla s'abîmer des heures entières dans l'église
de Notre-Dame où, à force de songer à l'époux
mort, elle finissait presque par le revoir, par le
reposséder, comme à force de regarder l'hostie
avec foi, on finit par y voir le visage de Jésus...
Et puis, pour se reprendre à la vie, elle avait
une enfant, jolie fillette qui lui demeurait
comme le gage de l'absent, le souvenir de ses
trop courtes années de bonheur. Et le délicieux
nom de cette fillette : Clytie 1 un nom frais
comme un jet d'eau qui monte; un nom qu'elle-
même balbutiait de façon si drôle avec un
zézaiement, vers la quatrième année, quand des
amis lui demandaient comment on la nommait :
« Clytie! Clytie Débonnaire », faisait la petite,
répétant son nom, s'amusant elle-même de sa
musique, facile à ses lèvres d'enfant...
A quinze ans, Clytie, qui était presque une
jeune fille, très élancée, précoce, les cheveux
ayant déjà cessé d'être des nattes et ramenés en
coiiï'ure nouée sur la tête^ finissait son éduca-
tion au couvent des Ursulines où elle était
demi-pensionnaire. Sa mère, madame Débon-
naire, allait souvent la prendre, le soir, à sept
LA VIE d'un portrait 3:21
heures ; c'était l'heure où les demi-pensionnaires
étaient libérées et rentraient dans leurs familles.
Quand elle-même se trouvait empêchée, elle
envoyait Barbe, la vieille servante, avec toutes
sortes de recommandations, d'instructions mi-
nutieuses. Madame Débonnaire, austère et de
religion sévère, veillait avec un soin inquiet sur
sa fille. Elle la rêvait, elle la voulait toute pure,
toute ignorante. Il ne fallait pas qu'une ren-
contre, un spectacle de la rue, des images, une
conversation, pussent jeter une ombre sur cette
innocence de vierge. Que son âme reste une
neige jusqu'au jour oij s'y avanceront les pieds
permis de l'époux chrétien!...
Or, un jour, madame Débonnaire reçut un
billet de la supérieure du couvent des Ursu-
lines qui la priait de ifenir la voir pour une
communication importante. La veuve fut trou-
blée par cette incident dans sa vie calme, comme
l'eau des canaux par une pierre qui tomberait
parmi leur silence. Aussi alla-t-elle au couvent
dès le lendemain. La mère supérieure, après
l'avoir fait attendre au parloir un long moment,
qui lui parut un siècle, entra enfin. Elle lui fit
toutes sortes de congratulations sur sa respec-
21
322 LE ROUET DES BRUMES
tabilité, ses vertus, puis, s'acheminant à lui
parler de sa fille, la petite Glytie, qu'elle avait à
sa garde, se dévoila tout à coup. Oui! c'est bien
à regret qu'elle s'y décidait. Elle ne pouvait
plus garder dans son établissement made-
moiselle Glytie. Elle avait donné le mauvais
exemple à ses compagnes. Elle était devenue
un scandale au couvent.
Madame Débonnaire avait jeté les bras au ciel.
— Mais, ma sœur; c'est impossible! Glytie
est un ange.
Alors la mère supérieure raconta que l'ange
avait été tentée. Oui! tentée! Gar c'était le
démon sans doute, cet homme qui l'avait épiée,
capturée du regard. Il logeait dans une mai-
son voisine du couvent. Malheureusement les
murs de la pension n'étaient pas assez hauts.
Et, pendant les récréations, cet homme, ou
plutôt ce démon, avait attiré l'attention de
mademoiselle Glytie vers la fenêtre où il se
tenait en observation. Il a fini par lui jeter des
billets, que la pauvre enfant a ramassés et lus,
sans qu'ils lui brûlent les doigts, sans qu'ils lui
brûlent les yeux, comme des choses venues de
l'Enfer.
LA VIE d'un rORTRAIT 323
— Mais, ma mère, ce sont des calomnies sans
doute, la vengeance de quelque compagne...
— Non, madame, je l'ai moi-même prise sur
le fait...
Madame Débonnaire s'effondra; elle éclata en
sanglots.
— D'ailleurs, reprit la supérieure, nous
allons, si vous le voulez, interroger mademoi-
selle Glytie elle-même.
Quelques instants après, la jeune fille faisait
son entrée dans le parloir. Avec ingénuité et
simplicité, elle avoua. Elle voulait se marier.
L'homme était un officier, il lui avait dit qu'il
l'aimait, qu'il voulait l'épouser. Elle raconta
même que, un soir, s'en revenant avec Barbe,
il l'avait abordée et même fait un bout de che-
min avec elle...
La religieuse et la mère se regardaient, con-
fondues, épouvantées.
— Est-ce qu'il y a du mal à cela? demanda
Glytie, avec une si ravissante candeur que
madame Débonnaire soudain s'apaisa, la re-
garda avec une irritation décroissante.
— D'ailleurs, ajouta Glytie, dont les yeux
neufs se brouillaient d'une petite pluie de
324 LE ROUET DES BRUMES
larmes, je n'aurai jamais d'autre mari que lui.
Clytie fut donc renvoyée du couvent; mais
elle demeura ferme dans son idée.
Mme Débonnaire avait pris des renseigne-
ments sur l'officier. C'était un capitaine fort
connu en ville, un brillant cavalier du reste, le
commandant Van Zylen, qui guerroya durant
toutes les années de lEmpire. Il avait gagné la
croix sur le champ de bataille de Waterloo,
dans l'armée du roi de Hollande.
Certes, Clytie était bien jeune. D'autre part,
sa mère aurait désiré pour elle un mari plus
calme, un homme plus rassis que ce traîneur
de sabre.
Mais Clytie s'obstinait. Elle pleurait des jour-
nées entières; elle ne mangeait plus; dès
l'aube, elle se levait, allait s'endormir au son
des cloches dans le jardin ; elle maigrissait ; elle
dépérissait à vue d'œil.
Mme Débonnaire dut finir par consentir.
Le capitaine Van Zylen lui avait écrit pour lui
manifester ses intentions et lui demander la per-
mission d'être reçu chez elle. Elle avait d'abord
laissé sa lettre sans réponse, irritée de ces pro-
cédés vis-à-vis d'une famille élevée et consi-
LA VIE d'un portrait 325
dérée comme la sienne. Elle craignait aussi
quelque pensée intéressée de la part de l'ofli-
cier qui avait, sans doute, prévu quelque belle
dot...
Devant le désespoir de Clytie, et sa santé
déjà compromise, elle ne résista plus. Quel-
ques semaines après les fiançailles furent offi-
cielles. Le pressentiment de Mme Débonnaire
ne devait que trop se réaliser. Quand il s'agit
de fixer les apports, le capitaine se montra exi-
geant. Il savait que la mère de Clytie possé-
dait quelque fortune. Il louvoya d'abord pour
l'amener à se dessaisir d'une grosse part. La
mère était prudente. Elle se défendit.
Bientôt ce fut la guerre; un marchandage
cynique. On fit un contrat précis qui exaspéra
le capitaine. Mais il était trop tard pour reculer.
D'abord la somme obtenue de cent mille francs
était déjà un capital sérieux ; puis, d'ailleurs,
nécessaire à l'officier qui se trouvait dans des
embarras d'argent imminents. Le mariage eut
donc lieu. Les discussions d'intérêt avaient été
si vives que la pauvre Mme Débonnaire n'as-
sista pas à la cérémonie; elle donna son con-
sentement par écrit, tant elle redoutait déjà le
326 LE ROUET DES BRUMES
capitaine, et cette voix d'autorité avec laquelle
il avait l'air, par moments, quand il se fâchait,
de commander une fusillade.
Quand sa fille l'eut quittée, pour ainsi dire
volée à son affection, la pauvre Mme Dé-
bonnaire se trouva plus définitivement veuve
et comme sans enfant. Si seule 1 Et seule
après avoir eu des affections, de chères amours
dans sa maison et dans son cœur. Rien n'est
plus triste que la déchéance, la ruine, quand
on a connu le luxe. Quoi de pire aussi que la
solitude quand on a connu le bonheur, quand
on a eu un foyer?
Mme Débonnaire se trouva trop seule! Dans
sa demeure vide, elle allait de chambre en
chambre, cherchant Clytie, cherchant son
mari mort dont le souvenir rajeunissait, dont
le départ redevenait contemporain du départ de
sa fille. Celle-ci également était comme morte
pour elle. Et tous les morts ont le même âge
dans l'éternité; tous les absents sont au même
plan dans l'absence.
LA VIE d'un portrait 327
Cette fois encore, la piété la sauva, la récon-
forta. Et puisqu'elle était seule, elle irait au
béguinage de Bruges où l'on accueille les
veuves. C'était un sûr asile, un bon port pour
la barque qui a trop souffert de la mer.
Elle prit le voile un dimanche qui était celui
de Pâques, dans la petite église du béguinage
pleine de cierges et de chants d'orgue ; elle
vécut dans l'oubli du passé, en paix relative et
suffisante, dans le couvent des Huit-Béati-
tudes, avec une quinzaine d'autres béguines
qui composaient ce couvent. Sa ferveur reli-
gieuse s'y accrut. Elle trouva dans la prière de
précieux baumes et son exemple devint édi-
fiant pour toute la communauté. En plus de
ses vertus, comme elle était d'une famille im-
portante, elle fut proposée pour la dignité de
Grande Dame, qui est le titre de la supérieure
du béguinage. Selon un usage immémorial on
garde dans la maison-mère le portrait de toutes
les Grandes Dames du béguinage ; on exécuta
le sien, ce portrait qui subsiste d'elle aujour-
d'hui chez son descendant, à Bruges, et qui
nous fit entrevoir le drame de sa vie en ses
yeux spacieux et sa bouche amincie.
328 LE ROUET DES BRUMES
* *
Les Béguines dont Tordre est peu sévère
mènent une vie mi-laïque, mi-religieuse. Elles
reçoivent des visites à leur gré dans les petits
couvents où elles se sont isolées. Ah ! les doux
petits couvents qui sentent bon le linge frais,
les bouquets d'autel et la cire des cierges.
Mme Débonnaire s'y trouvait lénifiée, peu à
peu cicatrisée du mal que lui avait fait la vie.
Sa piété lui faisait revoir en pensée son mari
mort dont elle avait l'air de se rapprocher un
peu, maintenant qu'elle s'acheminait à son
déclin, et qu'elle avait renoncé à tout. Mais les
dernières blessures lui étaient plus cruelles :
cette séparation d'avec le ménage de sa fille,
l'attitude du capitaine âpre et que des besoins
d'argent rendaient féroce. Il avait même dé-
fendu à sa femme, tout d'abord, de revoir encore
sa mère. Mais Glytie n'avait pas cessé de visiter
Mme Débonnaire à l'insu de son mari. Surtout
que bientôt elle eut besoin de ce refuge, de
cette consolation. Car vite la petite Glytie,
pauvre enfant fragile mariée à seize ans —
LA VIE d'un rORTRAIT 3:29
comme elle l'avait voulu — se trouva bien
malheureuse. Le capitaine était violent,
viveur, prodigue. Un vrai soudard I Un hé-
ros, d'ailleurs, qui, durant les guerres de
l'Empire, avait fait des prodiges sur les
champs de bataille, enlevé des redoutes, forcé
des villes. Gomment dès lors s'habituer à la
régularité d'une vie de garnison, en pro-
vince ! Il se battait en duel, pour se distraire.
Plus de vingt fois il avait été sur le terrain,
pour des querelles futiles. Le jeu qui aussi
l'accaparait, remplaçait par ses fortes émotions
celles de la guerre. Il avait ainsi accumulé des
dettes. Et Glytie reconnut bientôt que tout ce
manège avec lequel il l'avait captée, tandis
qu'elle était une ignorante petite pensionnaire,
n'avait eu d'autres hns qu'un mariage riche
pour se libérer un peu et atermoyer un moment
la meute de ses créanciers. Quelques mois après,
il ne restait plus rien de sa dot. Alors son mari
l'obligea à une mendicité permanente auprès
de sa mère. Quand elle revenait les mains vides,
il la battait. Il poussa l'audace jusqu'à aller un
jour lui-même au béguinage, faire une scène à
sa belle-mère qui laissait ainsi son ménage en
330 LE ROUET DES BRUMES
de cruels embarras pour garder par devers elle
un argent dont une religieuse n'a plus que
faire. Mme Débonnaire songeait à l'avenir qu'il
fallait assurer, dans la perspective de catas-
trophes inévitables. Elle refusait. C'était la for-
tune des enfants ; car, dans l'intervalle, deux
filles étaient nées. Le capitaine, alors, entrait
en fureur; il frappait la table du parloir du plat
de son sabre, pendant que la pauvre béguine
vieillissante levait des yeux désespérés sur le
crucifix de cuivre imageant le mur blanc, avec
l'angoisse que le bruit de la dispute ne franchît
le silence et ne fît scandale dans la communauté,
avec aussi la peur de la mort, comme si elle eût
été une des femmes en proie à la soldatesque,
de la châsse de Sainte Ursule, à l'hôpital de
Bruges.
* *
L'histoire du malheureux jeune ménage ne
fut pas longue. La pauvre Glytie, maltraitée,
minée de chagrin, mourut trois ans après son
mariage, à dix-neuf ans, laissant deux petits
orphelins. Quant au capitaine, il en prit vite
son parti. Il demanda son changement de garni-
LA VIE d'un portrait 331
son pour Amsterdam, tout au nord de ce
royaume des Pays-Bas qu'il servait. Il lui
était impossible d'emmener, d'élever ses en-
fants. Il les envoya le jour de son départ à
leur grand'mère, à la pauvre béguine qui, de-
puis la mort de sa fille et sachant la maison de
son gendre fermée pour elle, s'était retournée
plus désespérément vers Dieu. Voici qu'on lui
apportait ces deux pauvres petits, qu'elle avait
à peine entrevus, que leur père osait aban-
donner, laissait là sans un regard en arrière,
et auxquels il ne penserait sans doute jamais
plus. Ils étaient là devant elle, comme deux
orphelins recueillis dans la neige, comme deux
enfants trouvés. Mme Débonnaire sanglota
d'une douleur qui aurait pu dire : « Voyez s'il
est une douleur comparable à la mienne! » Que
faire? Mettre les enfants en pension chez des
mercenaires, à la campagne? Oh! non : pas de
mains étrangères autour de ces fragilités qui
étaient comme le testament et les reliques de
sa propre fille, la chair et le sang de l'infor-
tunée Glytie. Les garder près d'elle? Mais c'était
impossible au béguinage, incompatible avec
l'état de célibat de la communauté dont l'âme
33:2 LE ROUET DES BRUMES
maternelle ne peut aller qu'à tisser des den-
telles, à broder des langes pour le seul enfant
Jésus.
Alors la consciencieuse béguine prit une
grande décision qui fut dure à son cœur mais
lui parut voulue par Dieu lui-même. Elle quitta
le béguinage, abandonna le voile, réintégra la
vieille demeure où elle avait vécu autrefois.
Elle s'y réinstalla, reprit son identité mon-
daine. A peine de temps en temps eut-elle, au
début, une sensation de nudité, de froid aux
oreilles, de neige ventilant l'ouïe, pour avoir
vécu avec une cornette aux linges strictement
clos. Mais bientôt ce fut comme un rêve, ce
laps de trois années passées au béguinage déjà
presque oublié. Elle se sentait reportée en
arrière, comme rejetée vers l'autre rive du
fleuve de sa vie. Crépuscule du soir qui illu-
sionne, est de la couleur du crépuscule du
matin. N'est-ce pas maintenant qu'elle vient
de devenir veuve? Ces deux tout petits enfants,
sans plus de parents, ne sont-ils pas les siens?
D'autant plus que pour les habiller, elle avait
repris le trousseau qui avait servi à sa fille,
les robes de Glytie enfant, conservées intactes
LA VIE d'un portrait 333
dans (les armoires. L'une des petites orphelines
s'appelait Blanche ; l'autre s'appelait Rose. Or
Blanche ressemblait à sa mère d'une façon
presque effrayante. Les mêmes yeux d'un bleu
comme mouillé; la même bouche à l'ourlet
sinueux. C'était vraiment Glytie enfant, Clytie
reparue, au point que l'aïeule en sanglotait
parfois, de douleur, et presque un peu de joie
puisque le miracle de la ressemblance lui don-
nait une minute, en lui rappelant la morte, l'il-
lusion des chers recommencements !
Rose aussi était jolie, mais brune, tout le
type de son père ; les yeux noirs et clairs du
capitaine, son profil dessiné d'un trait. Aurait-
elle son humeur? L'aïeule tremblait de la moin-
dre impatience de l'enfant, comme d'un signe
révélateur. Aussi, malgré toute sa volonté d'être
juste, elle ne pouvait s'empêcher de moins
aimer Rose; et elle évitait de l'habiller, elle,
avec les robes de Clytie enfant...
*
Les années s'écoulèrent, monotones, dans
cette mélancolique Bruges. La petite Blanche
334 LE ROUET DES BRUMES
et la petite Rose grandirent autour de l'aïeule.
Tristes enfants! L'aïeule était morose. Ainsi
tel vieux canal, au long d'un quai de la ville,
demeure inégayé, taciturne; et les jeunes peu-
pliers croissant de chaque côté sur ses bords ne
le désaffligent pas !
Vie uniforme et plane aussi, comme celle du
canal, où descendent des soirs toujours pareils!
Mme Débonnaire éleva ses petits-enfants en
douceur, en piété. Quand elles arrivèrent à leur
dixième année, elle les prépara avec zèle à leur
première communion. Ce grand jour blanc fut
presque le seul événement de cette vie grave.
Il coïncida avec un incident qui soudain troubla
davantage encore l'aïeule. Le père des enfants,
qui n'avait plus donné signe de vie depuis des
années, lui écrivit. Il lui demandait de voir ses
filles et, puisque la distance qui les séparait
était si longue, puisqu'il ne voulait pas, d'autre
part, retourner dans cette Bruges si provinciale
oh il avait laissé quelques mauvais souvenirs, il
lui proposait de faire elle-même une partie du
voyage, de lui amener les enfants dans quelque
ville intermédiaire, à Dordrecht par exemple,
où on se rencontrerait à l'hôtel. L'aïeule trem-
LA VIE D UN PORTRAIT So^
bla. Tout l'autrefois de douleurs, d'émois,
revécut. Cette demande cachait-elle encore un
piège? Avait-il de nouveaux ennuis d'argent?
Pourtant il annonçait en même temps qu'il
était devenu colonel. Ses allures de matamore
et de soudard n'avaient donc pas nui à son
avancement? 11 devait toucher à présent une
belle solde. Peut-être s'était-il amendé? L'âge
avait-il amélioré cette âme trop ardente et faite
pour les hasards ! Elle examina le cas en cons-
cience. Elle ne se jugea pas le droit de priver
le père de voir ses enfants, d'autant plus que
son confesseur consulté semblait voir dans ce
retour un dessein de la Providence pour rame-
ner le coupable se purifier à l'innocence de ses
enfants.
Alors, orientée par ce conseil, Mme Débon-
naire eut une idée, admirable d'émotion et de
grâce touchante. Elle accepta le rendez-vous
offert, et partit pour la ville lointaine, empor-
tant dans une malle les robes de premières
communiantes des lillettes, voulant les montrer
ainsi à leur père oublieux, toutes blanches, vir-
ginales, angelisées de mousseline, comme deux
célestes lys offerts en calice à ses larmes repen-
336 LE ROUET DES BRUMES
tantes. L'entrevue que Mme Débonnaire avait
rêvée émouvante et réconciliatrice fut banale.
Pourtant les enfants étaient délicieuses ainsi,
transfigurant la froide chambre d'hôtel, devenue
par elles comme une antichambre du Paradis.
L'aïeule elle-même avait natté et lissé et par-
tagé leurs chevelures en bandeaux de madone :
la chevelure de Blanche qui était d'or comme
celle de Glytie ; la chevelure de Rose qui était
sombre comme celle de son père.
Mais le voile les uniformisait, enfants
pareilles, enfants du même mariage malheureux
auquel l'heure présente allait remédier. Les
enfants se tenaient coites, attendant l'arrivée de
leur père que l'aïeule leur avait dit revenir de
longs voyages, de nécessaires expéditions dans
les colonies hollandaises qui l'avaient trop
longtemps séparé d'elles. Rose et Blanche
étaient joyeuses. Elles allaient voir leur père !
Est-ce qu'il était beau? Il était colonel, leur
père? Est-ce qu'il viendrait avec son uniforme
brodé? Est-ce qu'il y avait beaucoup d'or àl'uni-
forme de colonel? Et ses décorations, est-ce
qu'il les aurait mises? Combien en avait-il de
décorations ?
LA VIE d'un portrait 337
Mme Débonnaire était clans l'angoisse. Elle
priait Dieu et la Vierge, sentant que la minute
était solennelle, dicisive, pour elle et les deux
enfants.
Le colonel arriva enfin. 11 entra brusquement
dans la chambre d'hôtel. Il était en bourgeois,
vieilli, un peu grisonnant déjà. Il eut un bon-
jour froid pour Mme Débonnaire et se tournant
vers les fillettes :
— Qu'est-ce que c'est que ce carnaval ?
Les fillettes rougirent; l'aïeule essaya d'expli-
quer qu'elles venaient de faire leur première
communion.
— « Allons, relevez donc ces voiles, que
je vous voie ! » fît le colonel ; et il s'ap-
procha, se mettant à les inspecter, comme un
front de troupes, les regardant l'une après
l'autre.
Mme Débonnaire tremblait.
Il regarda surtout Rose, frappé lui-même de
sa grande ressemblance avec elle : ses cheveux
noirs, l'arête vive de son nez, la ligne brusque
de son profil.
— « Ça, c'est bien ma fille, je la reconnais,
nt-il. Mais l'autre?... »
22
338 LE ROUET DES BRUMES
Et il regardait Blanche, la cadette, d'un air
indifférent, incrédule.
Mme Débonnaire tressaillit, croyant qu'il
insinuait on ne sait quoi sur cette naissance,
sur la pauvre Clytie qui avait été l'honneur, la
pureté, la sainteté...
Le colonel souriait maintenant d'un air gail-
lard. « Elle n'est pas mal non plus, cette petite
Blanche, mais vraiment elle n'a pas l'air d'être
ma fille. »
Les deux enfants ainsi brusquées et qui
attendaient un père bien gentil, bien tendre,
et beau et chamarré d'or, s'étaient mises à
pleurer.
Il y eut une détente. On commanda le dîner.
A table, le colonel raconta aux fillettes ses
campagnes, son haut fait à Waterloo qui l'avait
fait décorer par son roi.
Mais, sitôt après le repas, il déclara qu'il
devait repartir. 11 brusqua les adieux, promit
d'écrire, de revenir bientôt. Ainsi s'acheva,
sans résultat pour les enfants, cette journée
tant escomptée. Elles reprirent plus tristes le
chemin de Bruges, surtout la petite Blanche
dont son père s'était occupé à peine. Mais
I A VIE d'un portrait 339
l'aïeule, qui l'aimait plus que Rose, la com-
pensa, lui baisa le front avec des baisers
doubles.
* *
Mme Débonnaire vieillissait. Sa santé s'é-
tait altérée, minée par de trop durs chagrins.
Une inquiétude secrète la préoccupait sans
cesse : si elle mourait avant que Rose et Blanche
fussent majeures, celles-ci pourraient être con-
traintes par leur père de retourner auprès de
lui; et alors qui sait? Cette fortune qui était la
tranquillité assurée de leur existence, cette for-
tune qu'elle avait jalousement défendue et
gardée pour qu'elle fût la dot des enfants ou
leur permît de vivre selon leur rang, peut-être
que leur père s'en emparerait ou, du moins,
s'en ferait remettre une partie pour liquider sa
situation toujours obérée et précaire. Non ! cela
était impossible. Mme Débonnaire se raidis-
sait. Dieu lui-même ne voudrait pas ce
malheur! Il la laisserait vivre jusqu'à l'instant
voulu, jusqu'à l'âge de leur majorité, après
quoi elle-même demanderait à Dieu de la
reprendre et, lasse d'une existence d'incessants
340 LE ROUET DES BRUMES
chagrins, dirait la parole du vieillard Siméon :
« Maintenant, Seigneur, congédiez votre ser-
vante ! »
Rose et Blanche ne se suivant qu'à dix mois
d'intervalle, approchaient de leur vingtième
année. Depuis l'époque de leur première com-
munion, elles n'avaient revu leur père qu'une
seule fois, un été que son régiment était aux
manœuvres dans les environs de Bruges. Mais
il s'était montré indifférent, lui qui, d'ailleurs,
avait été comme en dehors de leur vie. N'est-ce
pas l'habitude qui crée les liens subtils des
cœurs? N'est-ce pas de vivre ensemble qu'on se
complète l'un par l'autre? Le lierre n'est ami
et presque parent du mur que parce qu'il y a
développé et pour ainsi dire incrusté son
feuillage.
Aussi Rose et Blanche ne songeaient presque
jamais à leur père. C'était un étranger, ren-
contré deux ou trois fois comme au hasard, et
dont le visage était vague, délayé par l'absence.
Mais l'aïeule, par contre, pensait toujours à lui.
Elle ne pensait qu'à lui. Elle en avait gardé
l'obsession, presque la terreur, depuis ses
scènes, ses violences pour obtenir de l'argent,
LA VIE d'un portrait 341
les minutes où il frappait de son sabre la table
du parloir, dans le placide béguinage. Mainte-
nant encore, maintenant qu'elle sentait la mort
en chemin, Mme Débonnaire n'avait qu'une
crainte, un retour offensif de sa part, celle d'une
arrivée brusque, de la velléité de lui reprendre
ses filles en vue de l'héritage proche.
Plût à Dieu qu'elle pût se prolonger jusqu'au
moment de la majorité des enfants! Mais qui
peut tenter d'atermoyer la mort? Qui oserait
espérer de reculer son tombeau ? Mme Débon-
naire l'osa. Elle pria fermement. Sa piété d'an-
cienne béguine lui était revenue. Elle entreprit
des neuvaines. Elle eut des accents, des larmes,
des prières, qui devaient troubler Dieu lui-
même. Elle ne voulait pas mourir trop tôt. Elle
ne trépasserait qu'après l'heure révolue, quand
il serait trop tard pour déranger le sage établis-
sement des deux enfants, qui avait été l'œuvre
et le but de sa vie. Car elle avait fait promettre
à Rose et à Blanche de continuer à vivre en-
semble, après sa mort, rien qu'à elles deux, de
résister surtout à toute manœuvre de leur père
qui chercherait peut-être à les reprendre. Cela,
il le fallait à tout prix. L'aïeule Texigea; c'était
342 LE ROUET DES BRUMES
sa suprême volonté de mourante. Rose et
Blanche promirent, firent serment, jurèrent
solennellement sur des choses saintes.
Mme Débonnaire désormais fut tranquille.
Déjà Rose était majeure. Blanche allait l'être
dans quelques semaines. L'état de la malade
empirait de jour en jour. Certes, sa fin était
proche. Elle ne paraissait plus en peine. Il
semblait qu'elle eût reçu un avertissement
invisible, un signe céleste, qui l'avait rassurée
toute, — et qu'elle sût à coup sûr qu'elle ne
mourrait pas trop tôt. Il y a ainsi, parfois, des
intelligences entre la créature et le Mystère,
une connivence entre l'âme et les choses, une
secrète intervention de Dieu qui se laisse
deviner en des pressentiments comme le soleil
derrière les nuages.
En effet : Mme Débonnaire atteignit, tout
exténuée et si livide qu'elle était, de la couleur
de la terre, le jour anniversaire de la naissance
de Blanche. Ce fut pour elle une joie immense,
un délire de reconnaissance qui s'épancha
en hymnes balbutiantes. Blanche! l'adorable
Blanche, qui ressemblait à Glytie! Majeure!
Elle était majeure aujourd'hui! Comme sa sœur
LA VIE d'un portrait 343
Rose! Toutes les deux étaient Scauvéesl Elles
allaient pouvoir rester à deux, libres, maî-
tresses d'elles-mêmes et de leurs biens, dans
la maison familiale.
L'émotion fut-elle trop forte? Ou bien l'aïeule
n'avait-elle obtenu que ce strict répit, ce délai
unique? Vers le milieu du même jour elle entra
en agonie. Elle délira doucement tout l'après-
midi et jusqu'au crépuscule, rouvrant par ins-
tants les yeux où passait une sorte de crainte,
une lueur pareille à une exhalaison, une an-
goisse brève comme s'ils avaient pear de voir
entrer par la porte quelqu'un d'autre que la
mort, qui était attendue. Mais rassurée par la
solitude de la chambre, elle retombait à de pué-
riles divagations encore un peu conscientes
sans doute, car elle répétait sans cesse avec la
monotonie d'un refrain : Majeures! avec l'exal-
tation d'un chant de délivrance et de péril
écarté : Majeures! avec la cadence diminuée
d'une cloche dont la sonnerie se ralentit à petits
coups : « Majeures! Majeures! » et qui va
bientôt s'éteindre, absorbée et bue dans l'air
spongieux du silence...
Or, le surlendemain, le colonel, qui avait été
344 LE ROUET^DES BRUMES
averti, par des amis, du décès de l'aïeule,
arriva. Il entra en maître, cette fois, voulut
s'installer dans la demeure comme chez lui.
D'un ton de commandement, il causa avec ses
filles de leur départ à hâter, du mobilier à faire
transporter. Mais Rose et Blanche, toutes deux
à la fois et comme si elles parlaient avec la
même voix, déclarèrent qu'elles ne le suivraient
point.
— Nous verrons bien, fit le père irrité.
— Jamais, répondit Rose; nous l'avons pro-
mis à grand'mère.
Et Blanche murmura : « Oui, je suis majeure
aussi; nous avons juré que nous resterions ici,
à nous deux. »
Le colonel eut un éclair, supputa mentale-
ment. C'est vrai! Blanche aussi était majeure;
infortuné père coupable qui avait presque oublié
la date de naissance de ses enfants! Oui! toutes
deux étaient libres de leurs actes à présent.
C'est leur aïeule qui les avait élevées ainsi dans
la haine de leur père. Il eut un mouvement de
rage.
— Et dire qu'il n'y a que quarante-huit
heures que vous m'avez échappé !
LA VIE d'un portrait 345
Rose et Blanche avaient tremblé devant ce
commencement d'une de ces colères terribles
dont Mme Débonnaire leur parlait autrefois
et qui lui avaient laissé de si tragiques épou-
vantes.
Mais le colonel, accablé de son impuissance,
devant le fait accompli, pris de remords peut-
être à sentir ces âmes fermées, ces volontés
froides, ces banquises d'indifférence que le
propre hiver de son cœur paternel avait accu-
mulées durant vingt ans, s'en alla le soir
même, tel qu'un passant qu'on ne reverrait
jamais plus, pendant que Rose et Blanche
étaient retournées veiller l'aïeule, reposant
entre des cierges, calme, souriante, comme
si elle voyait à travers ses paupières d'albâtre
transparente son rêve réalisé dans la maison
silencieuse et sauvée pour jamais de l'En-
nemi !...
Ainsi vécut la bisaïeule de mon hôte de
Bruges; telle fut la vie douloureuse de la
femme de ce portrait ancien, portrait de béguine
aux linges emmiellés par la patine du temps,
que je vis un jour dans sa vieille demeure,
là-bas, parmi les cythares, l'orgue, la harpe en
346 LE ROUET DES BRUMES
forme d'aile que son Ccaprice de musicien ras-
sembla.
Ah! le drame muet de cette existence! Ah!
la pauvre destinée humaine ! Quelles tristes
histoires, tous les vieux portraits raconteraient
si leurs bouches peintes pouvaient parler! Et
comme ils nous décourageraient de vivre !
ï
-> -y /
TABLE DES MATIÈRES
Déménagement 1
L'Amour et la Mort 13
L'ami des miroirs 27
Couples du soir 39
Presque un conte de ft^es 53
La ville 67
Suggestion 79
Cortège 93
Le chasseur des villes 103
Un soir 117
L'inconnu 129
Hors-saison 141
L'orgueil 133
Un iièventeur ■ 167
L'accomplissement 179
Une passante 191
Buis bénit 203
348 TABLE DES MATIÈRES
Au collège 217
Les chanoines 231
Les grâces d'état • . . 245
L"idole 259
L'amour des yeux 271
L'idéal 285
Curiosité v 303
La vie d'un portrait 315
E. GRE VIN — IMPRIMERIE DE LAGNY
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BINDING U?T- SEP 15 1941
PQ Rodenbach, Georges
2388 Le rouet des briames
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J
May 1^
1995
faines 50
P HûM ^i